Que demande-t-on au poète? (comme si vous y etiez)

Voici le Désert est de ces recueils qui vivent leur vie de lichen, leur vie de semence.  Collés à l’énergie de leur hôte, comme lui ils transcendent parfois, se laissent enfouir souvent, rejaillissent sans faillir à l’heure bleue – quand elle sonne.

VIII

Dans cette rivière asséchée
sur son lit de pierre friable

où attendent les eaux absentes

il pleut si rarement

que les plantes ont évolué
pour semer pousser fleurir fertiliser
et se propager en trois jours

avant que le feu de la sécheresse extermine
tout sauf les semences robustes
qui peuvent rester tapies des années dans les absences

ainsi
ces chansons
avaient chanté avant

ce stylo avait plongé dans les pluies impossibles

On n’attend rien, on ne demande pas aux poèmes de Dom Gabrielli de porter notre désespoir, notre rage, ou nos pulsions corrompues.

Ses mots de l’intime – le sien ô combien! – les voici qui viennent à la rescousse, la mienne, lorsque j’ai à nommer ce qui va me libérer.  Il suffit donc de reconnaître le poème, et cet autre, qui déverrouille et met en paix.

XVIII

Par magie je te trouve
parfumée de menthe douce

je t’inhale
dans les lèvres pétries de mon ignorance

toute tradition est enfreinte
ta lumière
tes sucres inconnus
dans les rires décapités du temps

Franchir, c’est l’injonction qui nous bloque, autant que le mantra qui nous libère.  On parvient, des fois, à s’arracher à la glaise, à faire décoller l’avion.
Reprendre un  cap, retrouver une vision: ce job qui est à soi – rien qu’à soi – s’accomplit, s’adoucit avec l’accolade affectueuse des quelques vers du poète.

XXXVIII

(…) j’emporte assez de silence en me couchant
pour me mêler à toi
jusqu’à demain

Dom Gabrielli Poetry

Voici le Désert, recueil bilingue Anglais – Français,
traduit par l’auteur et Laetitia Lisa
publié par L’Aile éditions

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Genereux bouquet final pour Le Chant des Colibris à Toulouse

La tournée du Chant des Colibris s’est achevée hier samedi 10 juin à Toulouse dans une émotion prévisible, avec des artistes impliqués qui ont livré un show plein de panache et de générosité.  Ils ont été nombreux sur la tournée, mais ce soir les Colibris étaient, dans le désordre:  Alain Souchon, Albin de la Simone,  Bastien Lallemant, Fredrika Stahl, Gael Faure, IZIAJP NATAF,Ours, Pierre Souchon, Piers Faccini, Xavi Polycarpe, ZAZ.

Des énergies diverses ont traversé le show: fête, plaisir évident des artistes de jouer ensemble, et, pour certains, les pleins feux à brûler les planches car c’est leur manière d’être sincères (généreuses Zaz et Izia, baroque et adorable Izia!). Et puis il y a les contre-pieds plus recueillis: lectures par Cyril Dion d’extraits du livre ‘Demain’, prestations d’artistes posant leur chanson comme une respiration.  On pense à Fredrika Stahl – compositrice de la musique du film Demain, classieuse en même temps que chaleureuse.  Autre parenthèse, le petit set à mains nues de Piers Faccini, tout en finesses de voix, de tamburella, et de guitare, venu se ficher dans les souvenirs intimes de cette soirée.
Il en est une autre, mémorable et vibrante, cette reprise a cappella du mythique Helplessly Hoping de Crosby-Still-Nash par Xavi Polycarpe, Gael Faure, et un troisième vocaliste.  Chair de poule garantie.

Le bouquet final, le All Stars on stage, il est venu nous cueillir comme des gamins.  Imaginez-vous Foule sentimentale, menée par son auteur Alain Souchon, soutenu par un chorus d’artistes, et combien de générations dans la salle survoltée?

Le message essentiel: Chacun sa part, ses petites actions, vers un monde meilleur s’en trouve renforcé, propulsé tout en vibration dans le ‘quotidien-demain’ des présents et de tous ceux qui partagent cet engagement.


On peut s’informer et signer l’engagement sur le site du mouvement:
https://www.colibris-lemouvement.org/

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Rumpus: A Big-Bang Jazz-Band

Debut EP Somehow et concert le 6 avril au Rex de Toulouse

Voir le sérail Toulousain s’enrichir d’un nouveau projet jazz est un plaisir qui ne se boude pas.  Au-delà, à l’écoute des 6 pistes de leur premier ep, et après une petite parlotte avec Grégoire Oboldouieff (bassiste et un des compositeurs du band), je vous recommande sans hésiter le petit événement qui se profile.  Vivre ce live, ça va être quelque chose!

A band is born, sourire contagieux et doigts dans la prise

Rumpus est l’aboutissement du parcours entêté de jeunes musiciens assoiffés d’apprendre et d’expérimenter.  Leur rencontre a fonctionné comme un alignement d’étoiles, voire un big-bang créatif.  Avec Somehow, ils se sont dépêchés de coller leur ADN concentré sur une première galette qui sortira juste pour le concert du 6 avril.

En primeur, ils nous dévoilent ici l’artwork de leur pochette, oeuvre de l’artiste Belge Kevin Lerens.

artwork © Kevin Lerens

Ce front-cover raconte déjà une histoire, rien à voir avec une illustration esthétisante.  A l’oreille, le mot Rumpus évoque assez bien la rupture qui précède le renouveau, l’explosion d’énergie qui lance les comètes ou les pluies d’étoiles.  Un peu de wiki et on s’accorde sur la traduction en vacarme, boucan, ou encore brouhaha comme nous précise Grégoire.  On peut y entendre aussi les éclats de voix aux retrouvailles de bons amis, avant que se forme la conversation passionnée, le plan sur la comète nommée Rumpus.

Une genèse courte

Courant 2014, le saxophoniste Alexandre Galinié rassemble quelques amis musiciens dont il a l’intuition d’une affinité, comme on détecte l’eau qui court sous la roche.  Il n’y a pas de recette magique pour cet accord qui relève beaucoup de l’humain et de la passion inconditionnelle pour la musique. Le tout à la sauce des jeunes du 21 siècle: longues amitiés, rencontres dans les écoles de musique ou à la faveur des projets des uns et des autres, et une totale absence de complexe pour jouer tout ce qu’ils aiment.
Pour confirmer l’intuition, pas besoin de définir un concept de projet.  Le seul accord – qu’ils n’ont pas besoin de signer – c’est jouer ce qui leur ressemble.  Et de passer à l’acte.  Durant une petite année, le groupe se chauffe sur des reprises: hip-hop, soul et funk, … le socle se met en place.
En 2015, vient le temps des premières compos originales avec un line-up qui a fini par se caler. A coup de résidences de trois ou quatre jours, les compositions d’Alexandre Galinié, Grégoire Oboldouieff, Stacy Claire et Rémi Savignat alimentent un processus créatif collectif, ouvert, poussé aux limites de l’innovation.

photo © Yohann Duflot

Leur fil rouge, c’est le groove évidemment.  Le groove, le groove, et le rythme.  Connecté par les racines à la mère Soul et au père Funk, et interfacé par l’instinct aux audaces du hip-hop et du rap.  On peut faire ça?  Rumpus ne perd pas de temps à se justifier et se jette dans la mêlée. Advienne que pourra.

Le résultat est étonnant par sa modernité, émouvant par la posture naturelle d’un si jeune groupe qui a déjà compris que le jazz ne se définit qu’en le jouant.  Hors mode, hors concept, sans étiquettes.

A l’image de ce qui anime les membres du groupe, les titres de Somehow offrent à la fois danse éperdue et romance-cocoon.

La voix de Stacy Claire, totale découverte, porte en soi des polyphonies ravissantes que développe finement Clément Prioul aux claviers.  Dans les titres Gut ou  Melas, elle installe des atmosphères et des timbres qu’on a connus, excusez du peu, du côté de Dee Dee Bridgewater (période Afro-Blue), Julie Roberts avec Working Week, ou plus récemment Krystle Warren (quand Eric Legnini la fait chanter).

Le collectif reprend ses droits et la voix de Stacy enrichit la gamme des instruments embarqués dans les titres autrement sous tension que sont Blurred,  Self Made man, ou encore Dawn.  Les perspectives ouvertes par ces compositions sont excitantes en diable. Elles propulsent l’auditeur dans de nouvelles dimensions à coup de ruptures et de ré-amorçage du groove.  Ça peut venir de la section rythmique (dans Dawn ou So long) ou des cuivres qui partent d’une cadence et la montent en puissance sèche.

Rumpus tire là sur un nerf déjà titillé par ces fous de rythme que sont les immenses Donny McCaslin (« l’inséminateur » du dernier opus-révolution de Bowie: Black Star) et le génial pianiste Arménien Tigran Hamasyan.  Ce qui est à l’oeuvre, tant du côté des « pointures » que chez Rumpus-le-jeune, c’est à n’en pas douter un de ces sauts dans la modernité qu’a connus le jazz, avec le Be-Bop ou le Free-Jazz par exemple.  Ceci dit sans prétention d’étiquette (restons cohérent!), mais pour souligner l’intention, la dynamique lancée.

Rumpus est encore tout près de son big-bang.  S’il garde sa fraîcheur et ses capteurs ouverts sur la durée, alors l’EP Somehow sera plus qu’un acte de naissance: un manifeste. Et un objet collector!

Alexandre Galinié: sax
Clément Prioul : claviers, orgue
Cyril Latour : trompette
Grégoire Oboldouieff: basse
Pierre Costes : batterie
Rémi Savignat : guitare
Stacy Claire: chant

L’EP Somehow sera en vente au Rex le 6 avril et par la suite en contactant Rumpus : contact.rumpus@gmail.com

Le Facebook officiel ici

L’événement au Rex, sur Facebook

Acheter vos places sur la billetterie du Rex de Toulouse

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Jalons d’éveil (artistes à suivre) 1: Baro d’Evel

Le plaisir des retrouvailles et celui de la découverte peuvent s’apprécier avec la même intensité, chacun sa palette sans doute, et dans les deux cas réserver de belles surprises.  On se dit alors qu’on est sur le bon chemin, dans la bonne intuition exploratrice, tous capteurs dehors.

Petites formes-ateliers ou spectacle en tournée, Jalons d’éveil est un pointage sur des artistes magnifiques avec lesquels régler une interface sensible, infuser des univers, et guetter leur prochain passage de comète.

photo © François Passerini

Baro d’Evel.  Comment définir ces infatigables chercheurs du cirque poétique?  Oui voilà, je viens de le faire!  En plus de mots:

Baro d’Evel aime chercher dans les oppositions, les interstices, les entre-deux, les passages, ces endroits de transformation, là où l’on devient autre, là où l’absurde nous soulage du sens. Parce que ce sont ces paradoxes, ces frottements qui mettent en danger, et ouvrent des portes. lit-on sur le programme.

Par ce long compagnonnage qu’ils entretiennent avec l’animal, Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias raffinent encore le trouble, entre transformation et mimétisme, qui fait résonner ces mots de Georges bataille:

L’animal ouvre devant moi une profondeur qui m’attire et m’est familière.  Cette profondeur, en un sens, je la connais; c’est la mienne.  Elle est aussi ce qui m’est le plus lointainement dérobé.  Je ne sais quoi de doux, de secret, de douloureux, prolonge dans ces ténèbres animales l’intimité de la lueur qui veille en nous ».

A Bestias Bramao4

photo © Arthur Bramao

15 ans au compteur déjà, pour cette toujours jeune compagnie dont l’épine dorsale est composée de  Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, sans oublier le cheval, le corbeau, partenaires de tant de spectacles, ni la tribu de danseurs, acteurs, acrobates, musiciens, et techniciens mobilisés autour de productions plus ambitieuses comme Bestias.  De loin en loin on les retrouve, sous chapiteau sur les routes de France, au centre L’Usine à Tournefeuille, ou encore ici,  au Théâtre Garonne de Toulouse, où le duo avait précédemment joué son spectacle Mazut.

cheval danse

photo © Alexandra Fleurantin

 

Au cours d’une résidence-atelier au Garonne,  ils ont frotté leurs ébauches d’un nouveau projet en dyptique –  : duo avec oiseau, et La Falaise: plus grande forme avec animaux – aux univers de Leonor Leal, atypique danseuse de flamenco et de la chanteuse Fátima Miranda.  Ils en partageaient l’autre soir un instantané, une sorte de jalon minimaliste mais très évocateur, pétri de corps-à-corps, de drôleries et de tendresses, d’élégances aussi.

Etait-ce l’intimité de la confrontation dans le contexte d’atelier, mais l’ardeur de Baro d’Evel dans le questionnement émotionnel, son l’humilité au bord de l’inconnu, de l’interstice nous ont touché au même endroit que les œuvres intimes de la généreuse Pina Bausch.

Et ça, c’était la surprise de la soirée.

* * * *

Prochaines dates de la compagnie: ici

 

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Trio Chemirani à Toulouse: La langue au bout des doigts

dawar-daf

Ce jeudi 2 mars, un enchantement va se répandre dans la Salle Nougaro de Toulouse.  Au fil d’une conversation rythmique et mélodique captivante, le Trio Chemirani va probablement mettre un auditoire à l’unisson d’une vibration invisible et pourtant universelle, une langue poétique et musicale, sublimée dans leur grand œuvre : l’album Dawar.

Chemirani, c’est à la fois le nom d’une famille à l’identité culturelle singulière et l’une des plus belles aventures musicales contemporaines, belle comme une rivière dont on pourrait contempler dans le même regard et la source et le delta.

Formé dans les années ’40 par les grands maîtres du tombak (1) à Téhéran, Djamchid, le père, demeure aujourd’hui encore le témoin de la tradition la plus pure.  Lorsqu’il s’installe en France au début des années ’60, il prépare pour ses enfants un creuset familial riche de deux cultures, un dialogue propre à éveiller une curiosité musicale qui ne tarira jamais.

Leur sensibilité artistique se formera à l’écoute de la langue du père, le persan, et à sa tradition de musique et de poésie. Chacun tracera ensuite une route personnelle.  Djamchid donnera le signal de l’exploration au-delà de la tradition en participant,  en 1985, à la mise en scène contemporaine du Mahabharata de Peter Brook.  De leur côté, les filles Maryam et Mardjane  chantent, et les garçons Keyvan et Bijan multiplient les projets de métissages, notamment avec les musiques modales de la Méditerranée, des mondes arabes et ottomans, du jazz et du folk occidental.

dawar-cover

Mais, régulièrement, ils se retrouvent pour fusionner leurs butinages dans une méditation commune, sorte de recherche ad libitum de l’œuvre au noir, l’alchimie d’une langue rythmique universelle.

La formule du trio est axée sur une musique de percussions, exécutée principalement au zarb (ou tombak).  Claquements sous la main franche ou sons doux, chuintés, griffés sur la peau ou encore raclés sur le fût, tout est possible.  Les battements sur le daf, grand tambourin, et le udu, cette jarre originaire du Niger, offrent une rupture au timbre dominant.

bijan


Souvent, les cordes prennent la main,  avec le  saz de Bijan et le santour de Keyvan, pour lancer d‘irrésistibles envolées oniriques.  Mais ce sont les poèmes anciens scandés de la belle voix du patriarche Djamchid qui viennent à intervalles réguliers rendre le souffle pour un nouvel acte à cette belle conversation.

On verra à l’œuvre plus qu’une complicité familiale.  A voir l’impulsion, l’appel et la réponse, la phrase rythmique passer de l’un à l’autre avec une telle fluidité, on se prendra n’entendre qu’une seule voix, fusionnée par l’instinct.

Car on l’a compris : s’il est bien question de frappe et de percussion, la finesse du toucher des Chemirani  sur des instruments dont on ne soupçonne pas l’infinie subtilité écrira dans nos mémoires le souvenir d’une langue intime, une langue que l’on ne connaissait pas.

dawar-fusio

(1) Nom persan de ce tambour à peau tendue sur corps en bois en forme de champignon. Zarb est son nom arabe

Leurs enchaînements fusionnels transcendent les frontières et parlent à tous. […] Ce trio unique en son genre élabore une musique percussive étonnamment mélodieuse, qui ensorcelle et transporte. Télérama

Réserver pour le concert à La Salle Nougaro de Toulouse (2 mars 2017)

La page Facebook du Trio

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Protégé : Conversations à La Maison Jaune: Piers Faccini à Toulouse – partie 3

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Protégé : Conversations à La Maison Jaune: Piers Faccini à Toulouse – partie 2

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Protégé : Conversations à La Maison Jaune: Piers Faccini à Toulouse – partie 1

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Les Inattendus, de Eva Kristina Mindszenti – Retour sur un baiser de poète

©photo E.K.Mindszenti

©photo E.K.Mindszenti

Il faut lire Les Inattendus, oublier son étiquette de ‘roman’ qui annonce le déroulé d’un récit bien charnu, piqué de coups de théâtre sur la perspective fuyante d’une tragédie existentielle.  Et pourtant, à lire et à relire Les Inattendus, sans y détecter aucun de ces ingrédients ou issues convenues, on ressort irradié d’une indéniable conviction existentielle.

J’arrive à cet ouvrage en suivant un petit fil d’Ariane étrange,  comme au sortir d’un songe, une dérive lente, un mouvement infime comme pour me rattraper du vertige initié à la vue d’une photographie.  Une image peut capter de la sorte : on s’y plonge, elle magnétise le regardeur, le décalage se forme et il vous happe.  Quelque chose, une personne, me parle, résonne, et je la suis dans l’interstice.  Voilà tout.  D’Eva Kristina Mindszenti je suis la trace d’encre de chine jusqu’à cette goutte venue tracer quelques signes sur le papier d’un livre.  Un livre ayant vécu sa vie de livre, honorable : édité (Stock 2007), étiqueté (Roman), couronné (Prix Anna de Noailles de l’Académie Française), célébré (sans doute) et aujourd’hui épuisé.

 Peut-on spéculer sur une étoile filante ?  Car c’est ainsi que le web – le bouquiniste du 21e siècle – traite Les Inattendus : des occasions  variant de 0.90 cents (« Tu ne vaux rien, étoile morte ») à près de 60€ (« Tu es star, tu es rare, tu seras chère »).

Qu’y a-t-il à comprendre ?
Rien. Il faut seulement lire Les Inattendus.

Dans ma lecture, les éléments factuels identifiés peinent à ébaucher une histoire.  Les voici tout de même : la Hongrie – tendue entre ses archaïsmes et la chute du Mur toute proche, l’hôpital-mouroir pour des « enfants-Tchernobyl »,  et la traversée de ces étendues glaciales par une jeune femme au plus près de ses instincts.  Il n’y a rien à raconter.  Il n’y a qu’à la suivre, elle : attirée, révulsée, attendrie, drôle, dévastée, réconfortée par la force de son seul amour : le poète qui murmure.

Cette lecture surprenante se vit à même la peau, comme l’expérience de l’eau fraîche dans le torrent d’altitude commence par engourdir, puis force à réagir : s’agiter, nager, s’adapter à un nouvel état sensoriel.  On peut être déboussolé un moment par l’absence du moteur romanesque.  Le récit, pauvre comme son décor, ne fait qu’aligner les gestes de la trivialité du quotidien,  les émotions brutes, et les phrases qui fusent avec l’amertume d’un aveugle-sourd privé de lire son passé, rendu à son seul instinct pour franchir chaque minute de sa vie.

©Encre de Chine - EK Mindszenti

©Encre de Chine – EK Mindszenti

La clé de cette expérience c’est de l’aborder comme une méditation.  Oublier ce travers humain de l’interprétation, de la surcouche conceptuelle, ne pas chercher à se raccrocher à un quelconque signal gps : on se fiche bien de là où on va.

La clé c’est de ne pas lâcher le fil du verbe, de coller à la musique des mots, à la respiration qui s’installe par la scansion des phrases courtes.  Aux mots coupés.  Aux mots répétés.  Aux chuchotements. Aux minuscules incantations qu’on s’administre quand on marche seul, depuis longtemps. Eva Kristina Mindszenti marche-t-elle depuis longtemps ?  Que traverse-t-elle ou s’apprête-t-elle à traverser ?  Nul besoin de le savoir : c’est son expérience qui nous rend la nôtre.  Avec la fausse froideur des minutes d’un procès, Les Inattendus donne voix à ce récit des instants de pure solitude dans le bruit du monde.

C’est un récit puissant, initiatique, celui qui parvient par ce chemin émotionnel à rétablir que la conscience de  l’instant est le socle de la compréhension existentielle.
C’est le cadeau du livre, que de nous rendre cette conviction apaisée, c’est comme recevoir l’amour d’un poète.

Le poète murmure.  Je l’entends. János Arany m’aime.  Ses livres existent pour sauver des gens comme moi.  Son existence a trouvé sa destination.  (…)  Un poète n’est pas un intellectuel.  Il creuse.  C’est son métier.  Son front perle de sueur.  Il n’est pas insensible aux changements climatiques.  Il creuse, dans cette canicule, il creuse, au cœur d’une ère glaciaire.  Le ciel est terne.  Il creuse encore, et, sous la pluie, excave, enfin, un sentiment abîmé.  Il s’arrête de creuser.  Il a trouvé.  Le silence est parfait.  Plus rien d’autre ne compte.  Le poète recueille le sentiment avec délicatesse.  Muni d’un canif, il le nettoie.  Un poète est avant tout un homme habile de ses mains.  A la fin du travail, le sentiment retentit de sa splendeur initiale.  Comme au premier jour.  Les poumons brûlent, la lumière éblouit.  Il grelotte.  Très vite, un nom lui est donné.  Le sentiment est né.  Il est terrifiant.  Un géant qui ne maîtrise pas sa force.  Son exubérance trahit le repos ambiant.  Il faut l’abîmer de nouveau, il faut l’enterrer.  Le mettre hors d’état de nuire.  Les poètes n’auront jamais fini de creuser.  D’excaver des sentiments, forcément insupportables.  Un sentiment n’est pas naturel.  Ressentir n’est pas aisé.  C’est un travail pénible.  Le poète le sait.  C’est pourquoi il distille nos émotions dans des livres.  Si je n’avais pas lu je serais froide, je serais vide.  Je serais, je le sais, vide de sens.  János Arany, tu veilles.  Grâce à toi, je suis sauve.

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L’Utopie de Piers Faccini prend forme au Rex de Toulouse

© photo Micha Markovicova

© photo Micha Markovicova

Piers Faccini sera en concert au Rex de Toulouse ce vendredi 27 janvier pour présenter son nouvel album I Dreamed An Island (Beating Drum 10/2016)

Le concert est une co-production Zamora Prod (Paris) et Bleu-Citron (Toulouse)

 

I DREAMED AN ISLAND une utopie musicale moderne, l’allégorie d’un dialogue culturel idéal, illustré par l’âge d’or d’un petit royaume Normand de Sicile qui a connu, dans le Haut Moyen Age, une parenthèse de coexistence pacifique entre peuples et religions, favorisant un bouillonnement inédit de créativité.

Album

Album

Nouvelle vague folk

Depuis sa tournée mondiale en première partie de Ben Harper, ses compagnonnages avec Ibrahim Maalouf, Vincent Segal, Dawn Landes, Rokia Traoré, et sans doute parce qu’il est aussi peintre, Piers Faccini taille sa route d’auteur-compositeur de plus en plus poète, de plus en plus indépendant, suivi par une audience croissante qu’il peut se vanter d’avoir conquise au cœur à cœur. (*)

Chantre d’un nouveau folk, celui du 21e siècle, Piers Faccini offre des concerts à son image, celle de son ADN multiculturel fait de Tarentella d’Italie du Sud, de résonances africaines, et de blues du Mississipi, avec une bonne dose d’électrification et de rythmique créative.

Le concert I Dreamed An Island est plus que jamais dans cette veine – avec une formule trio inédite qui garantit quantité de voyages exotiques au cœur même du Rex de Toulouse, dont la scène sera rehaussée pour l’occasion par les lampes orientales créées par Marianne Pelcerf.

Et retenez ceci pour le concert de Toulouse et ceux qui vont suivre :  Piers sera juste rentré d’une tournée aux Etats-Unis, gonflé à bloc par les stimulations du ‘Nouveau Monde’, de ses publics curieux, enthousiastes, et forcément sensibles à des titres comme Bring Down The Wall dans le contexte que l’on sait.  Le trio jouera avec la maturité acquise sur la tournée et surfera encore sur cette vague tonifiante formée au fil des concerts de  New-York (NY), Boulder (Colorado), Nashville (Tennessee), Washington DC …

Dream on les garçons, c’est tout ce qu’on nous souhaite à Toulouse le 27 janvier !

Un  album-manifeste …

Honorer les origines multiculturelles de sa famille, se souvenir de leur trace de migrants entre les Balkans, la Méditerranée et les îles Britanniques.  Célébrer – aujourd’hui – l’interface féconde entre les peuples et les cultures, et l’illustrer par la mémoire d’une époque ancienne bien plus violente, au cœur de laquelle cet équilibre s’est inscrit naturellement.  Travailler son empreinte artistique sans concession, affiner son écriture poétique et musicale, ciseler la forme pauvre avec l’instrument authentique et le rythme, pour que du simple haiku jaillisse l’arc-en-ciel, la complainte, ou la fête.

 Cette convergence de la quête personnelle, de l’inscription dans le monde, et de l’accomplissement musical est en soi un formidable pari créatif :  pierre de touche pour l’artiste Faccini et bonne brise pour tout un chacun dans l’affirmation de ses singularités propres.

… matrice pour beaucoup de lives

Conçus comme une matrice unique, tant le concept de l’album que chacune des chansons du set se déclinent en live et n’en finissent pas d’offrir un visage nouveau.  Piers autant que les musiciens mûrissent en tournée, ne cessent d’inventer et de composer avec les événements, avec les publics, et l’esprit intangible qui se forme parfois dans l’alchimie des concerts.

La dominante musicale de l’album – outre la voix de Piers Faccini – repose sur des arrangements composés avec des instruments acoustiques superbes, issus des traditions populaires méditerranéenne et africaine, ou encore de la musique baroque.  Simone Prattico, qui a composé une bonne partie des lignes de batterie sur cet album, a lui aussi enrichi son arsenal de percussions. Les virtuoses de tous ces instruments sont nombreux sur l’album mais tous ne peuvent accompagner la tournée, sauf quand l’occasion s’y prête.(**)

©photo Alexandra Le Pogam

©photo Alexandra Le Pogam

Les envolées d’un nouveau trio

Cependant, cette couleur est remarquablement suggérée par la nouvelle formule du trio qui nous attend à Toulouse et sur toutes les dates de la tournée européenne.  Malik Ziad a ainsi rejoint Piers et Simone Prattico, son batteur fétiche et ami de longue date.  Avec ses parties de mandole et de ghembri (basse acoustique Gnawa), Malik étoffe le set qui offre un mix intéressant entre la rythmique, les instruments acoustiques amplifiés et la guitare électrique à partir de laquelle parfois quelques boucles viennent enrichir les arrangements.

Piers trouve davantage de ressources et de confort avec le trio.  Selon les chansons, il peut appuyer la mélodie et enrichir la section rythmique grâce à la ligne de basse du ghembri de Malik.  Le même, à la mandole, prend le relai de la mélodie principale à quelques occasions ou, le plus souvent, tisse des ornementations fines et ajustées : c’est la haute-couture façon Malik, juste la grande classe.

Malik Ziad © photo Victor Delfim

Malik Ziad © photo Victor Delfim

simone-prattico

Simone Prattico © photo Victor delfim

Voilà qui donne de l’air à la formation, les musiciens apportent des idées, stimulent les envolées célestes, hypnotiques comme dans la chanson Comets, autant que les breaks rythmiques, électriques et tranchants, par exemple au cœur du titre Cloak of Blue, où vous découvrirez quelques audaces de Simone Prattico avec la guitare hyper-blues de Piers.

Ne manquez pas cette expérience, et l’occasion d’en parler avec Piers lui-même, toujours disponible pour discuter à chaud en sortie de scène.

  • * * * * * * *

Réservations ouvertes sur le site du Rex de Toulouse: ici

Retrouvez toutes les dates de la tournée sur www.piersfaccini.com

(*) Invité sur France Inter au lendemain de son giga-concert de Bercy en décembre dernier, Ibrahim Maalouf confiait que pour lui, Piers Faccini était l’un des artistes les plus importants d’aujourd’hui. (**) Ils ont bien sûr joué et enregistré ensemble à maintes reprises depuis leur rencontre autour de la regrettée Lhasa.  Ben Harper l’avait embarqué en première partie de sa tournée mondiale il y a une dizaine d’années. Vincent Segal l’accompagne sur un joli projet de duo avec Songs of Time Lost et lui a présenté Ballaké Sissoko.  Sa route a croisé Camille et Rokia Traoré.  Il a réalisé le premier album de Dom la Nena avant de créer son label Beating Drum et de se lancer dans la production des albums de Jenny Lysander et du projet Yelli Yelli.

(**) Comme à la fin de l’automne 2016 à Lyon avec Jasser Hadj Youssef, rejoint plus tard à Paris par Bill Cooley.  D’autres surprises à venir au gré de la tournée qui se poursuit.

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