Une géographie organique – La Musique Irlandaise, par Etienne Bours (5/5)

Musique Irlandaise de toujours …  Et demain?

DM

The Dropkick Murphys

Depuis le début de cette interview – comme il s’attache à l’illustrer tout au long de son livre La Musique Irlandaise, Etienne Bours souligne le qualificatif le plus évident de cette expression: vivante!  Mais la dira-t-on pour autant immortelle?

Que devient – que va devenir la musique Irlandaise?  Par définition, toute musique de tradition est une musique vivante, non-figée.  Le livre semble en effet montrer que des chansons ont continué de chroniquer par exemple la crise économique de 2008, consécutive aux années du « Celtic Tiger » (le boom économique).

Ce tissage des chansons avec  l’Histoire  va-t-il continuer?  Ou bien, du point de vue de la forme et des styles, doit-on craindre une dilution dans le main-stream et par l’uniformisation technologique (instruments), les normes de diffusion, etc..

Il y a un monde entre la musique irlandaise folklorique disponible en compilation et les Dropkick Murphys.  Mais la vraie diversité, c’est autre chose!  Que dit la boule de cristal?

Le groupe Kila et son Folk tribal du 21e siècle

Le groupe Kila et son Folk tribal du 21e siècle

[Etienne Bours:]

Demain est forcément alimenté par tous les siècles précédents et par cette histoire si riche du 20e qui a tout relancé, tout redynamisé, aux quatre coins du monde. Effectivement, rien n’est figé et ça continue à bouger en tous sens, mais aux nombreux carrefours de ces sens multiples, on retrouve toujours la tradition. Comme autant de balises qui rappellent des directions prises et d’autres à prendre pour ceux qui le désirent. On voit  alors, à ces carrefours, de nombreuses possibilités : des autoroutes toutes tracées (on aurait envie de dire : avec péages) qui mènent la grande foule dans une seule et même direction; des routes « nationales » évidemment qui glorifient l’identité irlandaise sur des tracés superbes mais somme toute prévisibles; des petites routes délicieuses et pleines de surprises; des chemins de traverses où tout devient possible; des culs-de-sac aussi, évidemment…

MickHanlyLa musique irlandaise est une géographie des multiples possibilités d’une tradition vivante et organique. On la joue, on la chante, on la danse – dans la rue, dans les pubs, sur les scènes, dans les festivals –  dans le monde entier. On l’analyse, on la réfléchit, on l’étudie, on l’enseigne, on la transmet, on la pratique, on la décortique – dans les écoles, les stages d’été, les rencontres internationales, les concours, les universités… On publie, on édite, on organise, on filme, on communique sur ses aspects historiques, culturels, sociologiques, touristiques, économiques, internationaux… On la discute, on s’oppose, on se bagarre, entre « puristes » et « modernistes », entre « traditionalistes » et « libres penseurs ». Des chapelles ou des écoles se toisent, des musiciens s’injurient, des émissions TV relaient cette dynamique farouchement vivante et incroyablement irlandaise.

Mais c’est tout ce contexte, en ce compris ces oppositions, qui est la preuve absolue que nous sommes face à une musique à la fois très vivante et ancrée dans un long processus de transmission. Si personne ne discutait la pratique, les répertoires, les manières de faire et de laisser faire cette musique, on serait sans doute dans l’exécution à l’identique d’une pratique musicale qui ne serait plus que du folklore. C’est loin d’être le cas en Irlande parce que, à force de brasser cette énorme matière dans tous les sens, tout le monde se forge une idée et une manière de l’aborder qui reste sans cesse susceptible d’évoluer de par la constante remise en question que tout cela génère.

 

Les Irlandais continuent à chanter le pays, l’exil, la vie, la politique, l’économie. Le Celtic Tiger a alimenté plus d’une chanson et les problèmes de l’église en font autant à travers tous les styles. Pop, rock, soul, folk, ballade traditionnelle…. Tout s’additionne, tout continue, rien ne disparaît.

Les derniers disques de Christy Moore et de Mick Hanly (2016) sont édifiants. L’histoire y est présente, l’exil aussi, le tout avec un prolongement sur les combats actuels, depuis l’éducation jusqu’aux problèmes d’environnement. Au même moment sont sortis deux disques de deux autres chanteurs. Cathal O’Neill nous offre une belle collection de ballades anciennes dont la plupart lui ont été transmises par son grand oncle Geordie Hanna (un des chanteurs qui ont fait le lien entre les générations au moment du revival) ou par sa grand mère. Un disque dans la lignée de la tradition. Doimnic Mac Giolla Bhride, quant à lui, offre un disque de chants gaéliques avec des accompagnements très élaborés : une autre facette de la tradition habillée avec beaucoup de maîtrise et d’originalité.

Je ne cite que quatre disques. Mais si je me penche sur le reste, je pourrai établir de longues listes de jeunes musiciens extrêmement talentueux qui perpétuent des répertoires et des instruments qui doivent tout à l’Irlande et à son histoire. J’ajoute que ces jeunes musiciens côtoient deux autres générations qui les ont précédés et qui sont tout aussi talentueuses. Et qui continuent à jouer et à partager.

 

Et ainsi de suite parce que les groupes, plus ou moins rock, plus ou moins punk-folk, n’ont pas posé les armes. Pas plus que les groupes comme les Chieftains qui font découvrir de jeunes talents de la musique et de la danse à leurs spectateurs.

Rien n’est terminé et la boule de cristal rayonne de ce soleil qui éclaire la baie de Galway au petit matin, quand l’Irlande se fait belle et que « le ciel termine sa toilette » comme l’écrivait magnifiquement Nicolas Bouvier à propos des îles Arran.

 

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

 

N’hésitez pas à faire de La Musique Irlandaise  votre favori de la chambre ou du salon, plus que de la bibliothèque où il ne tiendra pas en place!  Vous pouvez le lire comme un feuilleton ou l’ouvrir (presqu’au hasard) sur une anecdote, un focus historique, ou une référence.  C’est ce qu’on appelle un livre-compagnon.

* * *

Au plaisir de votre libraire (il peut aussi commander):
La Musique Irlandaise – Editions Fayard – Les chemins de la musique – 2015 .

Etienne Bours a également publié:
* le Dictionnaire thématique des musiques du monde  (Fayard 2002)
* Le sens du son: Musiques traditionnelles et expression populaire (Fayard 2007)
* Pete Seeger: un siècle en chansons (Le Bord de l’Eau – 2010)
* Il a récemment participé au Hors-série: Musique, fête ou festival » (Imagine – juin 2016) – récemment chroniqué dans ce blog.

Le site Irlandais pour l’archivage de la musique traditionnelle: une idée de ce qu’on appelle le collectage: The Irish Traditionnal Music Archives (ITMA)
(accès direct sur la page des ressources en ligne)

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I Dreamed An Island, le blog – Chemin poétique et carnets partagés

Piers Faccini crée le blog I Dreamed An Island pour annoncer son prochain album

Ceux d’entre vous qui passent de temps à autre à La Maison  Jaune connaissent notre fidélité aux créations du songwriter Piers Faccini et sont sans doute avertis de la parution à l’automne prochain de son nouvel album I Dreamed An Island.

Vous êtes alors familiers du blog du même nom, lancé par Piers au printemps dernier, afin de partager les dernières étapes de la réalisation de l’album.

in the studio

Une petite surprise vous attend dans cet article !
Pour vous et pour les nouveaux-venus
.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore et seraient tentés de découvrir, le blog I Dreamed An Island est un chemin poétique fort représentatif du parcours de Piers Faccini.  Il résume la réflexion et les réalisations d’un songwriter inscrit dans son époque, auteur sensible aux grandes mutations de la société et artiste très attaché à l’indépendance de sa relation avec le public.

En parcourant les rubriques du blog, vous pourrez approfondir  la thématique qui axe l’album autour d’une coexistence harmonieuse entre cultures, rêvée pour aujourd’hui comme elle a pu brièvement être vécue dans un petit royaume de Sicile aux 11e et 12e siècles.

Carnets de croquis, réflexions, sources et chemin d’inspiration, portrait des musiciens invités (avec vidéos en direct du studio), …  Piers vide sa sacoche, étale sur la table cette matière vivante qui va faire l’album.

bandeau

(cliquez sur l’image pour accéder au blog)

La démarche est rare et mérite votre coup d’œil.  Rien à voir en effet avec un portrait rédigé par un magazine ou produit par une major company dans un agenda marketing cadencé.

C’est l’artiste lui-même qui ouvre ses carnets et les fenêtres de son studio dans les Cévennes.  Le regard et le ressenti sont ceux de l’artiste en création ; ce que nous pourrions prendre pour des scoops d’info ou des photos exclusives le sont sans doute, mais donnent surtout à voir – et donc éclairent davantage de façon factuelle – ce qu’est aujourd’hui un artiste au travail.

  • * * *

Piers Faccini a récemment posté sur le blog sa version d’une chanson traditionnelle du Sud de l’Italie, écrite dans le dialecte Salentino que l’on pourra entendre dans quelques titres du prochain album.

Par ce joli titre, rarement interprété par Piers en concert (mais qui figurera sans doute sur un prochain album de reprises Songs I Love II), l’univers de l’artiste est illustré par petites touches : de ses origines en partie Italiennes à son amour des chansons simples et fortes, aux arrangements dépouillés.

Mais que raconte la chanson ?  On suspecte une berceuse ou une lamentation amoureuse…
Et si on lui demandait?

Piers nous fait ici le plaisir de raconter lui-même l’histoire à partir des paroles originales.

Ultime élégance: le titre peut être téléchargé gratuitement, comme d’ailleurs tous les titres de ce projet d’album de reprises.

 

Bella ci dormi sui cuscini                                       Ma belle qui dort sur les coussins
Ca ieu qua fore mo minu suspiri                          Et moi dehors soupirant
Minu suspiri sino a murire                                    Soupirant jusqu’à la mort
Ozzate Bella famme trasire                                    Lève-toi ma Belle et laisse moi rentrer

Bella ci dormi stiddha de core                               Ma belle qui dort étoile de mon cœur
Ca ieu qua fore mo ardu d’amore                          Et moi dehors rempli d’amour
E  ardu d’amore sino a murire                               Rempli d’amour jusqu’a la mort
Ozzate Bella famme trasire                                     Lève-toi ma Belle et laisse moi rentrer

Bella ci dormi sulla mammace                               Ma belle qui dort sur le matelas
Ca ieu qua fore mo nu me do pace                        Et moi dehors je suis sans paix
Nu me do pace sino a murire                                 Je suis sans paix jusqu’a la mort
Ozzate Bella famme trasire                                     Lève-toi ma Belle et laisse moi rentrer

Bella ci dormi reta a ste mura                                Ma belle qui dort derrière ces murs
Ca ieu qua fore mo senza paura                             Et moi dehors sans avoir peur
E senza paura sino a murire                                   Et sans avoir peur jusqu’a la mort
Ozzate Bella famme trasire                                     Lève-toi ma Belle et laisse moi rentrer

 

  • * * * * * *

Pour retrouver nos articles consacrés à la démarche artistique de Piers et à ses différentes réalisations, cliquez sur ‘Faccini’ dans la colonne des Thématiques.

Le blog de Piers Faccini: I Dreamed An Island

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Une et toutes les Irlande – La Musique Irlandaise, par Etienne Bours (4/5)

La musique Irlandaise, tout le monde connaît non?  Elle est sans conteste le premier ambassadeur de l’île.  
Poursuivant son commentaire du livre, Etienne Bours raffine un peu l’image d’Epinal:  si la veine est commune et puissante, il y a cependant plusieurs Irlande, et sa musique offre plusieurs visages.

'90s ©Ken Garland

’90s ©Ken Garland

Y a-t-il « des » musiques Irlandaises ou une seule musique Irlandaise?  L’amateur profane va pouvoir distinguer l’Irlande du Nord de la République du Sud, ajouter sans doute la diaspora Nord-Américaine – et peut-être même les pubs de sa propre ville! – comme foyers historiques et propagateurs de cette musique irrésistible.  Mais il s’agira toujours de « La » musique Irlandaise.
Qu’en est-il en réalité de l’identité, de l’influence de ces territoires (ou communautés?) sur « la » musique Irlandaise? Et y a-t-il des valeurs communes? 

[Etienne Bours :]

Quand on parle de musique irlandaise, on comprend, en général, cette musique très « symbolique » qui est tout simplement ce qu’on peut appeler la musique traditionnelle. Il n’en existerait sans doute qu’une… mais elle en comprend plusieurs. Elle a plusieurs facettes. Les danses, qui ne sont pas les mêmes partout; les répertoires, différents d’une région à l’autre, comme peuvent l’être les styles de jeu.
Comme peuvent l’être aussi certains instruments.   Le concertina par exemple, plus présent dans certaines parties de l’Ouest.
Les chansons gaéliques anciennes, les chansons en anglais ou ballades plus récentes, les influences écossaises particulièrement présentes au Nord, les évolutions modernes de tous ces répertoires, les mélanges avec d’autres influences… Autant de répertoires qui se côtoient et qui font la ou les musique(s) irlandaise(s).

Puis effectivement, il y a cette diaspora, telle qu’il y a beaucoup plus d’Irlandais en dehors de l’Irlande que sur l’île. Les Irlandais d’Angleterre, des USA, d’Australie… jouent aussi, encore et toujours, la musique irlandaise. Laquelle est un élément majeur qui est allé se dissoudre au sein d’autres éléments, dans une alchimie incroyable, pour créer les courants de la musique ‘old time’ et country américaine…

©William Mullen

©William Mullen

Enfin, quand on parle de musique irlandaise, on se rend compte très vite que cette musique de tradition s’est glissée, consciemment et inconsciemment, dans toutes les couches musicales du pays et surtout dans l’esprit et la mémoire de tous les musiciens d’Irlande. A partir du moment où il fut clair pour tout le monde que cette musique n’était pas une expression ringarde d’un passé honteux, qu’elle n’était pas liée exclusivement à un milieu rural pauvre et bigot, chacun s’est alors senti à l’aise d’y revenir et d’y prendre ce qui lui appartient en tant qu’héritage.
Les musiciens classiques et/ou contemporains (Sean O Riada en tête), le mouvement folk, le rock, la soul irlandaise, la country locale, puis les grands spectacles de danse… se sont emparés avec plus ou moins de bonheur et d’audace de divers éléments de la musique irlandaise pour alimenter leur propre voyage musical.

Il y a sans doute plusieurs Irlande et donc plusieurs musiques irlandaises qui ont toutes les mêmes racines mais qui ont toutes rencontré de nombreux éléments extérieurs dus à la présence des Anglo-Normands, puis à la colonisation anglaise avec l’installation de colons venus d’Ecosse, enfin en raison des mouvements culturels du XXe siècle.

Le « renouveau » de cette musique dans les années ’70 a d’abord eu tendance à créer une uniformisation, une standardisation des répertoires et des styles. Mais les identités locales sont fortes et les caractères de certains musiciens tout autant; de sorte que des styles et des répertoires propres à certaines régions ont repris le dessus. Il en de même pour la danse qui fut très standardisée par les mouvements culturels identitaires à la base des nombreux concours de danses organisés sur toute l’île. Mais on a vu revenir des styles propres au Connemara par exemple et revenir aux styles locaux devint une affirmation de liberté autant que d’identité.

Edel McWeeney, fiddle - Shane McGowan, guitar ©Steven de Paoire

Edel McWeeney, fiddle – Shane McGowan, guitar
©Steven de Paoire

Quant aux valeurs communes, elles sont évidentes. Parce qu’elles sont celles d’un peuple qui a lutté pour sa liberté et sa dignité : attachement à la terre, à la beauté de l’île, à la lutte historique, aux héros de naguère (plus que ceux de ce qu’on a appelé les troubles des années ’70 et ’80), aux spécificités sociales et populaires (humour, whisky, culte des morts, idée de la République, drame de l’exil et de la séparation…). Beaucoup semblent vouloir mettre des limites à ces valeurs communes et n’aiment pas trop les répertoires les plus républicains ou les plus « engagés » (politiques) des dernières années – notamment à cause des références directes ou non à la lutte armée et à l’IRA. Ceux-là acceptent plus facilement les ballades anciennes, plus romantiques, plus « nobles », qui rappellent des héros moins équivoques.

Tous ne seront donc pas d’accord sur ce que représente ou englobe cette appellation « musique irlandaise.
Ce qui signifie avant tout à quel point elle est vivante et en mouvement perpétuel. 

La musique irlandaise voyage aussi avec les non-Irlandais.  Ici le groupe Toulousain Doolin’ enregistre à Nashville avec une bonne fée et quelques parrains du sérail.

* * *

Au plaisir de votre libraire (il peut aussi commander):
La Musique Irlandaise – Editions Fayard – Les chemins de la musique – 2015 .

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Etienne Bours a également publié:
* le Dictionnaire thématique des musiques du monde  (Fayard 2002)
* Le sens du son: Musiques traditionnelles et expression populaire (Fayard 2007)
* Pete Seeger: un siècle en chansons (Le Bord de l’Eau – 2010)
* Il a récemment participé au Hors-série: Musique, fête ou festival » (Imagine – juin 2016) – récemment chroniqué dans ce blog.

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Une émotion aussi forte que le Blues – La Musique Irlandaise, par Etienne Bours (3/5)

L’Histoire de La Musique Irlandaise, ciment d’un peuple et ferment de revitalisation pour les musiques populaires bien au-delà de ses frontières.
Suite de l’interview d’Etienne Bours.

Chieftains & SineadOn est souvent étonné de voir la popularité de la musique irlandaise au-delà de ses communautés.  Sans se limiter à sa contribution aux grands standards pop-rock, comme a pu aussi le faire le Blues, on peut voir l’émotion que réveille un air de fiddle auprès de publics tellement différents.

Dans un passage du livre d’Etienne, il y a cette citation de Chris Welch, critique au Melody Maker, qui écrit en 1975 à propos d’un concert des Chieftains à Montreux: « Ils ont plus d’énergie vraie qu’une douzaine de groupes électriques … j’ai l’impression d’avoir été confronté à une source vitale, comme une pureté qu’on aurait pas laissé dégénérer … »

L’énergie seule explique-t-elle ce phénomène?
Etienne Bours connaît-il le secret de la potion magique?

[Etienne Bours:]

Il y a beaucoup de choses à dire ici parce que cette question en comprend sans doute plusieurs. La référence au blues est loin d’être anodine. Je rappelle encore et toujours ce que disait ce cher Pete Seeger : les deux principales forces de la musique américaine sont l’Irlande et l’Afrique. On a déjà une première explication : l’Irlande est très présente dans l’histoire de la musique américaine (on l’a déjà dit d’ailleurs) et ce avec sa sœur l’Ecosse qui apparaît nettement dans certaines régions d’Amérique du Nord  aussi.

Parmi les premiers enregistrements 78 tours, réalisés et commercialisés aux USA, quelques grands violonistes irlandais (mais aussi des pipers ou flûtistes) ont littéralement cartonné. Non seulement dans la déjà très grande communauté irlandaise des Etats-Unis, mais aussi en Irlande où les disques sont très vite arrivés et ont révolutionné le regard, la perception, des Irlandais eux-mêmes sur leur propre musique. Ainsi donc, cette musique qu’on croyait embourbée dans la tourbe et les brumes de l’ouest de l’île était capable de plaire de l’autre côté de l’océan et de se faire enregistrer au point d’avoir une valeur « commerciale ».  « Notre musique » voyage par le disque, puis par la radio et aussi par le concert là-bas mais aussi, petit à petit « chez nous ».  Voilà donc une musique paysanne, une musique de pauvres, de moins que rien (il suffit de se souvenir de la manière dont les Anglais ont longtemps traité les Irlandais : plus proches des singes ou des sauvages que des êtres humains), une musique ancestrale, dont la valeur est reconnue au même titre que beaucoup d’autres expressions populaires et traditionnelles.

Plus tard, dans les années ’60 puis ’70, c’est d’abord le boom de la ballade puis celui du folk revival. La ballade revient, en quelques ricochets sur l’Atlantique, grâce aux Clancy Brothers et à Tommy Makem, partis là-bas pour tenter une nouvelle vie dans le théâtre et devenus en un rien de temps un groupe qui va cartonner dans les grandes villes du Nord et dans les grandes émissions de TV. Et ce avec des ballades irlandaises qui sont à la fois pur jus et pourtant légèrement boostées par un culot et un talent impensables au pays. Les quatre gaillards osent reprendre « à leur compte », ce qu’on croyait  dépassé sur l’île et qu’on ne faisait par trop sortir des cercles familiaux ou des écoles. « Les vieilles ballades ne sont donc pas ringardes. Elles nous appartiennent à nous tous, Irlandais, c’est notre patrimoine et on est en droit d’en jouer avec respect mais avec liberté ».  Les Clancy et Makem (une des plus belles voix d’Irlande pour moi) sont un maillon indispensable de cette histoire. Je passerai ma vie à les faire réécouter à tous ceux qui trouvent ça dépassé aujourd’hui (l’histoire se mord toujours la queue au nom de je ne sais quelles modes…). C’est dans leur sillage que les groupes et chanteurs de ballades vont se précipiter : les Dubliners, Wolfstones, Dublin City Ramblers et des tonnes de groupes dits de ballades, puis des chanteurs comme Christy Moore qui n’a de cesse de citer Liam Clancy parmi ses influences majeures (il cite aussi Luke Kelly des Dubliners). C’est là-dessus que s’enclenche le mouvement de folk revival qui vient tout droit du Village à New York et des réflexions et autres conseils de Pete Seeger, une fois de plus.

On reprend donc les ballades et on se rend compte qu’elles existent par centaines ou par milliers, que les répertoires urbains (Dublin notamment) et ruraux ne sont pas les mêmes. Que les ballades historiques et les chants républicains sont nombreux et, donc, que l’histoire du pays et la lutte contre les voisins envahissants transpirent littéralement d’une part importante de cette tradition. La matière est énorme et elle est toujours vivante. Beaucoup de chanteurs discrets sont là pour communiquer avec la nouvelle génération qui reçoit aussi, en même temps, d’autres influences : folk américain (Woody Guthrie est souvent cité par Andy Irvine ou Christy Moore), le blues (qui fait partie des coups de cœur de nombreux musiciens et chanteurs de l’île, du plus traditionnel jusqu’à Bob Geldof et Bono).

Les instruments qui arrivent d’ailleurs et qui sont pris en main pour être mis au service de cette nouvelle « musique irlandaise traditionnelle » – je pense au formidable destin du bouzouki en Irlande puis ailleurs grâce à l’Irlande. C’est tellement subit, dense et vivant, que l’Irlande musicale des années ’70 s’ébroue avec  un dynamisme incroyable et s’en va secouer le reste du monde. Partout où l’on essaie de revenir aux musiques traditionnelles, aux instruments, aux manières de faire, on écoute aussi ce que font les pays voisins. Et, parmi eux, l’île verte s’impose en un rien de temps comme l’exemple parfait. On va donc essayer de jouer de la musique irlandaise partout : en Angleterre (eh oui même les Anglais!), en France, Belgique, Allemagne, Autriche, Hongrie, Hollande, Italie, Espagne… Sans compter, évidemment, les pays de la diaspora irlandaise : USA, Australie, Nouvelle-Zélande…
Si cette musique devient si influente c’est sans doute parce que de toutes celles pour lesquelles on a parlé de revival, elle était une des moins « mortes ». On pourrait en dire autant pour d’autres pays, je pense à la Hongrie, mais les conditions politiques et économiques, ajoutées au contexte culturel, n’ont pas permis un développement et une exposition médiatique de même ampleur. La musique irlandaise venait du monde occidental et, qui plus est, d’un des pays les plus pauvres de ce monde mais aussi d’un pays dont l’histoire a la même puissance évocatrice, symbolique, voire romantique et pourtant organique, que la musique.

Fiachra O'Regan au Festival Les Anthinoises

Le cocktail était fabuleux et parmi toutes ces musiques que nous découvrions dans les années ’70, celle de l’Irlande s’imposait (malgré elle, malgré nous) parce qu’on s’est mis à aimer un peuple, un pays, une histoire et une musique en même temps. Il ne faut jamais oublier que la lutte irlandaise s’est réveillée, après des années de quasi silence, fin des années ’60 avec ce qu’on appelle toujours « les troubles ». C’est-à-dire la lutte pour les droits civiques des catholiques du nord qui étaient complètement sous la coupe des protestants et donc de l’Angleterre.
Très inspirés par la lutte pour les mêmes droits de la communauté afro-américaine, les catholiques de Belfast et Derry commencent par des marches et manifestations pacifiques où les chansons tiennent une place importante. La répression violente donnera naissance à une lutte armée dramatique et insoutenable qui durera jusqu’à la fin du siècle. Mais en ce début des années ’70, on entend en même temps les récits de ce conflit et la musique du peuple irlandais (même si la musique entendue vient plus souvent de la République et donc du « sud »). Et soudain, on reçoit des informations sur cette « guerre » injuste, on entend chanter ce peuple, on commence à comprendre qu’il serait logique de faire de cette île une seule et même république… Tout joue en faveur du peuple de l’Irlande et la musique devient un élément extraordinaire de ce pays de plus en plus présent sur la carte du monde.

Les musiciens et chanteurs deviennent alors aussi nombreux que le sont les danses ou les ballades. Ça n’arrête plus et l’on voit de bons groupes tourner à travers nos pays. Leur énergie et la splendide simplicité de leur répertoire et de ce qu’ils en font vont jusqu’à renverser tous les préjugés et toutes les références des plus grands journalistes de musique dite pop. Parce qu’on découvre une manière, une façon, un sens de la musique qu’on ne soupçonnait même pas. Un élan naturel de ces musiciens et chanteurs qui ne font qu’un avec ce répertoire et son histoire. Une claque pour beaucoup d’amateurs de musique. Si on voulait comprendre ce que peut signifier un « lien traditionnel » avec un répertoire ancien, on avait soudain un exemple qui méritait évidemment des analyses mais qui écrasait beaucoup d’autres traditions locales par la masse d’Irlandais capables de jouer et chanter comme ils respirent.

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Alors, il n’existe pas de musique universelle ni de potion magique. Le secret de cette énergie, de cette force, c’est l’histoire. J’ai longuement parlé avec Paddy Moloney, leader incontestable des Chieftains, et j’ai senti une passion incommensurable. Il aime sa musique, leur musique, et il y réfléchit encore avec un incroyable mélange de musicien instinctif, d’historien, de chercheur, de sociologue et d’homme de scène (voire d’amuseur, tant Paddy peut être drôle en concert). Le secret est là. Ils jouent leur musique parce qu’elle leur appartient (they take it for granted), elle est dans leurs tripes. Mais elle est aussi dans leurs jambes, dans leur corps, dans leur tête, et dans leur cerveau. Jouer et chanter bien sûr, mais si vous allez un peu plus loin, vous constaterez qu’ils sont toujours capables d’expliquer ce qu’ils jouent et chantent…

Les Irlandais font partie de ceux qui m’ont fait comprendre qu’au-delà de la sensation, l’idéal est d’avoir aussi accès au sens, alors on entre profondément dans les musiques et le plaisir en est doublé.

* * *

Au plaisir de votre libraire (il peut aussi commander):
La Musique Irlandaise – Editions Fayard – Les chemins de la musique – 2015 .

Etienne Bours a également publié:
* le Dictionnaire thématique des musiques du monde  (Fayard 2002)
* Le sens du son: Musiques traditionnelles et expression populaire (Fayard 2007)
* Pete Seeger: un siècle en chansons (Le Bord de l’Eau – 2010)
* Il a récemment participé au Hors-série: Musique, fête ou festival » (Imagine – juin 2016) – récemment chroniqué dans ce blog.

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La passion d’un collecteur – La Musique Irlandaise, par Etienne Bours (2/5)

Comme promis, nous poursuivons le voyage dans l’univers musical Irlandais, arpenté par Etienne Bours, un passionné qui a investi tous les métiers et saisi toutes les opportunités susceptibles de nourrir une curiosité boulimique à l’égard des musiques populaires et traditionnelles dans le monde.

Comme Etienne est aussi un formidable raconteur, mettons-le à table!

The Chieftains aux Traversées de Tatihou. ©Christine Breuls

The Chieftains aux Traversées de Tatihou. ©Christine Breuls

(La Maison Jaune:)

On imagine bien que la passion qui a animé la réalisation de l’ouvrage La Musique Irlandaise ne date pas d’hier ou du bon de commande de Fayard.

La pertinence  de l’information délivrée, la variété des références à des chansons pour illustrer le fil du temps que l’on dévore comme un feuilleton radiophonique, et par-dessus tout la qualité de la documentation et des sources qui soutiennent l’ouvrage font penser au travail scientifique d’un historien, mu par la passion d’un collecteur.

Comment cela s’est-il concrètement construit?  La recherche documentaire a-t-elle démarré avec l’idée du livre ou bien ces notes existent-elles depuis le premier coup de cœur?

(Etienne Bours: )

Tout cela est un travail de plus de 35 ans. Mon premier voyage en Irlande date de 1976. Je m’étais déjà documenté avant de partir en lisant divers livres sur l’histoire du pays. Quelque chose me fascinait dans cette lutte insensée pour la liberté et la dignité face à un envahisseur qui illustre parfaitement une politique colonialiste scandaleuse : l’Empire Britannique himself !!

J’ai donc abordé un pays pour et par sa musique mais aussi pour et par son peuple et ses luttes. C’était la première fois que je faisais à ce point le lien entre musique et société. Ce voyage fut un choc à tous points de vue. On est, dans les années ’70, au tout début du grand tourisme musical mais aussi du tourisme tout court. Le pays est encore d’une pauvreté incroyable et d’une pudeur qui n’a d’égale que sa foi quasi absurde en un Dieu instrumentalisé par une Eglise omnipotente.
C’est hallucinant ces Sacrés-cœurs qui restent allumés toute la nuit dans votre chambre de bed & breakfast dont la patronne s’est assurée que vous êtes mariés avant de céder une chambre double à un couple de chevelus…
Les petits déjeuners ont la générosité de la musique, les paysages ont la beauté des chansons. Les paysans vous prêtent leur prairie pour y planter la tente et parlent volontiers avec vous, quitte à ce que leur accent vous égare quelque peu sur la lande.

C’est un coup de foudre, c’est une découverte essentielle et l’on dirait que la musique est partout, même là où on ne l’entend pas. La moindre épicerie de village possède un présentoir de disques sur lequel trônent quelques LP des Dubliners ou d’autres groupes de ballades, extrêmement nombreux à ce moment-là.
Ma 2CV se remplit au jour le jour de ces 33 tours et de livres ou recueils de chansons. Je rapporte un trésor et, déjà, je me dis qu’il y a un livre à écrire sur la musique en lien avec cette histoire.

C’est le début de ma documentation sur cette histoire, ce pays et cette musique.
Les années qui suivent vont voir s’accumuler de nombreux disques, des films, des livres (en anglais et français), des articles découpés, des revues, des notes, d’autres recueils de chansons, des biographies de chanteurs ou de groupes… d’autres voyages viendront, d’autres concerts aussi.
Petit à petit, je vais écrire quelques articles qui paraîtront dans Trad magazine et qui préfigurent le futur livre. J’écris sur l’exil, sur le soulèvement de 1798 – je vais d’ailleurs en Irlande en 1998 et je rapporte une documentation nouvelle, publiée à l’occasion de cet anniversaire.

Je sais donc qu’un jour, j’irai plus loin dans ce travail. Il est inscrit sur mes tablettes depuis 1976 et ces années qui passent – qui ne sont pas consacrées qu’à l’Irlande  -permettent une lente et excellente maturation.
De sorte que lorsque j’ai abordé mon deuxième projet chez Fayard – mon Dictionnaire thématique des Musiques du Monde étant déjà publié – je leur ai proposé l’idée du livre Le Sens du Son (Musiques Traditionnelles et expressions Populaires) mais aussi celle du livre sur la musique irlandaise. Sophie Debouverie, directrice de la collection musique chez Fayard, m’a dit qu’il lui semblait opportun de commencer par Le Sens du Son et elle m’a demandé ce que j’en pensais. C’était mon avis également parce que je pensais que c’était une manière de compléter et  de « parfaire » le dictionnaire.

L’Irlande restait donc dans les projets d’avenir ; nous étions à ce moment en 2003. Le temps de faire ce livre puis de me lancer dans l’aventure Pete Seeger, que j’estimais aussi essentielle et urgente, huit à neuf ans ont passés avant que je revienne chez Fayard avec le projet irlandais.
Et, pour la première fois, j’ai entamé l’écriture d’un livre avec un contrat signé avant même d’avoir commencé. J’ai négocié un laps de temps suffisant pour pouvoir le réaliser dans un certain confort. Soit trois ans pour l’écrire. Trois années passées à lire ou relire des centaines de livres : dont 150 livres en anglais sur la musique, la chanson, leurs évolutions, leurs histoires, leur sociologie et une série de romans ou de livres de poètes irlandais, question d’être dans un climat global. J’avais dans ma documentation personnelle, celle que j’avais travaillée moi-même, les divers articles déjà écrits mais aussi de très nombreuses notes sur des thématiques précises. Avec, déjà, des titres de chansons et des traductions de certaines d’entre elles.

Le chantier était énorme mais le matériel était bien rangé et prêt à l’emploi.

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

De sorte que les trois années d’écriture ont été passionnantes. Je suivais le fil historique sans problème et mes lectures et écoutes venaient continuer à alimenter une structure qui préexistait au moins dans une forme simplifiée qu’il me suffisait de développer ou d’augmenter au fil des semaines.
Plusieurs séjours en Irlande, et pour la première fois à Belfast, ont contribué à ce développement. Plus j’avançais, plus ça me paraissait énorme et il fallait évidemment resserrer les contours pour ne pas trop en faire. Il n’empêche que Fayard a accepté un livre de plus de 500 pages comprenant un nombre de signes dépassant largement ce qui avait été convenu dans le contrat. Le tout dans une entente parfaite.

(A suivre:  Y a-t-il des musiques  ou une seule musique Irlandaise?)

* * * * * * *

La video intégrée à l’article provient de l’ITMA digital library.
Elle a été enregistrée en avril 2008 au Hughes’ Pub, Chancery Street, Dublin

Au plaisir de votre libraire (il peut aussi commander):
La Musique Irlandaise – Editions Fayard – Les chemins de la musique – 2015 .

Etienne Bours a également publié:
* le Dictionnaire thémlatique des musiques du monde  (Fayard 2002)
* Le sens du son: Musiques traditionnelles et expression populaire (Fayard 2007)
* Pete Seeger: un siècle en chansons (Le Bord de l’Eau – 2010)
* Il a récemment participé au Hors-série: Musique, fête ou festival » (Imagine – juin 2016) – récemment chroniqué dans ce blog.

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La quête du Craic ou Les chemins de La Musique Irlandaise, par Etienne Bours (1/5)

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Voici plus qu’un livre : une somme, l’histoire d’une passion de 30 ans pour une musique, ses musiciens, son histoire et celle de son peuple mêlées.  Pour Etienne Bours, La Musique Irlandaise (Fayard, 2015) est la démonstration exemplaire qu’une tradition profondément ancrée peut être en même temps dynamique et vivante.

Le temps long de l’été est propice à ce type de plongée dans un univers entier, l’occasion de creuser une thématique et d’y fixer les bases d’une nouvelle curiosité, qui sait d’une passion à naître ?  Ce livre s’y prête, par le ton et les points d’entrée favorisant une exploration dynamique, autant bien entendu que par la musique irlandaise dont il est question : épique, festive, dramatique, amoureuse et dansante, comme la bande-son d’une humanité en marche.

 

« Peu de pays autant que l’Irlande s’identifient à leur musique.  Elle est partout, elle est l’autre facette du paysage et on la reconnaît dans le monde entier.  Un Irlandais sur cinq est musicien, les émigrants ont porté leur patrimoine sur tous les continents : la musique irlandaise est vivante, elle se joue au jour le jour sur ses propres terres comme sur celles de ses millions d’exilés.  Elle est présente sur les scènes de prestigieux festivals ou de célèbres théâtres du monde.

Pour faire découvrir la richesse de ce répertoire, Etienne Bours retrace en une première partie l’histoire du pays et de son peuple telle qu’elle apparaît dans les chansons.  Les caractères de cette musique (les formes, les instruments utilisés, …) sont présentés ensuite, depuis les origines jusqu’aux développements actuels»
(Etienne Bours – La Musique Irlandaise, quatrième de couverture)

Ce qu’on pourrait qualifier à première vue de « pavé »  est en réalité la trame d’une vie de passionné, comme peut l’être un chercheur.  C’est tout-à-fait le portrait d’Etienne Bours, ancien conseiller à la médiathèque de Belgique, journaliste, auteur, producteur radio, programmateur de festivals, …  Pour ce spécialiste des ‘musiques du monde’, ce livre pourrait bien tenir lieu de fil rouge, de quête bonifiée, dont les révélations ont éclairé ses recherches dans d’autres cultures.

Le bonus, c’est que – tout scientifique qu’il soit – cet ouvrage se lit comme un roman, une chronique haletante, un feuilleton radiophonique.  C’est aussi une régalade de références musicales, des plus pointues aux plus surprenantes, ce qui permet d’ailleurs d’aborder autrement la lecture de La Musique Irlandaise.
En effet, la rigueur du travail d’Etienne Bours offre de précieuses clés et plus encore de points d’entrée pour les chercheurs et les passionnés.  Plus précisément, l’auteur a complété l’ouvrage avec de précieux index qui offrent toutes sortes de navigations possibles.

En plus d’une bibliographie riche comme une thèse de doctorant, on trouvera la référence de sites internet intéressants : sites d’archives, de magazines spécialisés, des sites pour l’achat de musique et même d’instruments.

Une sélection de films cités dans les différents chapitres y est également présentée et commentée.

Fidèle à ce qui fut longtemps son métier : conseiller pour la constitution des collections à la médiathèque de Belgique et formateur dans de nombreuses médiathèques en France, Etienne Bours détaille ensuite sa discographie conseillée, véritable trésor, volontairement limitée à 120 albums et organisée en thématiques.  Il est cependant possible de poursuivre la recherche grâce à l’index très fouillé des noms de personnes (dont des chanteurs) et de groupes.  Ces références pointent sur des passages du livre où il est bien sûr question des classiques Chieftains ou Clannad, mais ne soyez pas étonnés d’y lire quelques annecdotes à propos de Keith Richard, Bono, The Pogues ou encore The Dropkick Murphys.

L’index des titres de chansons et des œuvres est du même tonneau (près de 800 références : un grand tonneau !).  Enfin, celui des ‘termes spécifiques’, relatifs à l’Histoire ou à la musique elle-même, répondra aux questions des lecteurs les plus sourcilleux.

Musicien de rue - Dublin ©Christine Breuls

Musicien de rue – Dublin ©Christine Breuls

Pour vous donner une idée, voici un extrait qui évoque le conflit en Irlande du Nord :

« Au tournant du siècle, il semble enfin que la lutte fratricide accepte d’appartenir au passé.  Les plaies se pansent et les dialogues se  nouent.  Le monde politique évolue, les armes se taisent presque unanimement. Les Irlandais de Belfast et de Derry respirent enfin.  Il suffit de comparer deux chansons écrites par Ron Kavana au fil de années :

Qui peut penser pour vous – personne.  Ni un Loyaliste, ni un Nationaliste – avec un fusil.  Laissons les griefs de l’histoire au passé.  Vivons pour le futur et pour une paix durable.  Pour les enfants et les enfants des enfants (For the children)

Et maintenant, si la guerre est vraiment terminée, nous pouvons entamer la reconstruction ; avec un nouvel espoir pour les enfants d’Irlande (Irish ways)

Les choses sont tellement simples, après tant de noirceur, que les images et les textes de ces chansons parlent presque inévitablement des enfants, de lumière, et tout simplement d’espoir.  La chanson populaire n’a jamais prétendu compliquer ce qui  peut s’énoncer avec les mots les plus évidents.
Mais les mémoires sont têtues et les appartenances ancestrales tenaces.  Il demeure chez certains un instinct quasi raciste, un sentiment de supériorité peut-être, qui se manifeste notamment par l’appartenance à l’Ordre d’Orange,  cette franc-maçonnerie gouvernée par des bigots, comme l’écrit Michel Sailhan.
Ruefrex, groupe punk issu du milieu protestant de Shankill à Belfast, n’a jamais hésité à critiquer le sectarisme des uns et des autres, à tel point que les musiciens se sont fait des ennemis des deux côtés.  Leur analyse qui n’est pas tendre avec le pouvoir protestant :

A nous vous avez dealé ce trafic irlandais, mais voici qu’arrive le prix à compter.
Vous avez joué avec le démocratie, vous avez joué et vous avez perdu.
Et vous jouez aux cartes avec des hommes morts, mais vous perdez de toutes parts.
Vous avez triché avec mon peuple dans le passé et le présent, mais nous vivrons et nous mourrons sur cette terre (Playing cards with deadmen) « 

(La Musique Irlandaise -pages 256-257)

Pub - Dingle ©Christine Breuls

Pub – Dingle ©Christine Breuls

Et puis, si vous avez poussé la porte d’un pub, ceci devrait vous parler :

« Pendant longtemps, les pubs ont vu avec plaisir des musiciens de toutes sortes jouer chez eux et attirer le client, en général le touriste, celui qui est content avec un mélange de chansons gueulées à tue-tête, de guitares et de banjos en bataille,  de public éméché, de bruits de chaises, de voix et de verres entrechoqués.  Les musiciens se plaignent de ce genre de conditions et l’exploitation qu’en ont faite les patrons de pubs ; ils ont l’impression, comme le dit Ciarán Carson, d’être des singes savants.  De mauvaises sessions, dans de mauvaises conditions, il y en eut beaucoup, avec des musiciens qui venaient casser l’ambiance des autres, avec dix musiciens là où il n’en faudrait que cinq, avec quatre bodhráns pour deux violons, avec des chansons inutiles, avec un public qui croit qu’il faut hurler pour participer …

Pour que l’alchimie se fasse, il faut en arriver au craic (gaélique de crack) : « cette définition indéfinissable de la passion collective de l’Irlande et de sa capacité à prendre du bon temps », dit Colin Irwin.

Le Craic

Alors le craic, c’est quand vous sentez que quelque chose se passe, un climat, une générosité de la musique dans l’air, quelque chose qui vibre, se partage et revient vers les musiciens qui s’en amusent et qui relancent.  C’est bien plus que la musique seule, ce sont des ricochets sur le public et sur le bar.  On ne s’amuse pas vraiment dans un pub où tout le monde écoute trois musiciens dans un silence religieux.  Le craic demande cette dose d’équilibrée d’écoute et de réactions, de participations, voire de bruits, du public.  Comme un concert de Flamenco au milieu d’un public gitan au fond de l’Andalousie, on y sent ce qu’on appelle le duende (le craic andalou peut-être) !  La meilleure manière d’aborder la musique irlandaise et de la sentir, c’est d’assister à une session qui tourne en s’épaississant comme peut le faire une sauce.  Observer les musiciens, c’est alors comprendre la musique.  Comprendre les enchaînements de titres, les relances de titres nouveaux, les gestes ou minuscules traits de langages corporels qui leur servent à poursuivre ensemble dans la même direction.  C’est voir la dextérité avec laquelle chacun est capable d’embarquer dans la proposition de celui qui entame une nouvelle pièce, c’est apprécier leurs écoutes respectives, leur passion, leur connaissance incroyable d’un vaste répertoire.« 

(La Musique Irlandaise – Pages 422-423)

Le pub de Matt Molly à Westport ©Christine Breuls

Le pub de Matt Molloy à Westport ©Christine Breuls

Humblement, j’avoue que c’est à peu près tout ce qu’on peut faire pour chroniquer un tel ouvrage.  Mais connaissant un peu l’auteur, je me doute qu’il n’a pas écrit ces pages comme un chercheur austère retranché dans sa bibliothèque.  Bien que son ‘bureau’ soit littéralement tapissé de plus de dix mille cd de musiques du monde (j’ai dormi à côté – je vous jure qu’on fait de beaux rêves !!), Etienne Bours est un collecteur infatigable, les antennes toujours branchées, courant à la rencontre de musiciens, aux rendez-vous avec des petits festivals, se lançant dans des voyages au plus profond des territoires où sont nées et vivent toujours les musiques populaires.

Le mieux alors n’est-il pas de lui donner la parole et de le laisser raconter ces Irlandais qui chantent partout ?

Etienne a fourré dans sa poche le papier avec mes quatre questions et il est parti marcher quelques jours le long de la Semois pour ruminer un peu ses réponses.  Il a prévenu : « Laisse-moi un peu de temps, les questions sont vastes et donc les réponses vont suivre plusieurs pistes ».

D’accord, attendons qu’il revienne de ses vadrouilles d’été pour nous conter la suite de cette  belle ballade Irlandaise.

* * *

Au plaisir de votre libraire (il peut aussi commander):
La Musique Irlandaise – Editions Fayard – Les chemins de la musique – 2015 .

Etienne Bours a également publié:
* le Dictionnaire thémlatique des musiques du monde  (Fayard 2002)
* Le sens du son: Musiques traditionnelles et expression populaire (Fayard 2007)
* Pete Seeger: un siècle en chansons (Le Bord de l’Eau – 2010)
* Il a récemment participé au Hors-série: Musique, fête ou festival » (Imagine – juin 2016) – récemment chroniqué dans ce blog.

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Je t’aime moi non plus (Musique et Festivals d’été)

Esperanzah! ©photo Bernard Weickmans

Esperanzah! ©photo Bernard Weickmans

Pour une bonne partie de la jeunesse « qui bouge » – mais aussi d’autres générations, le baptême de l’été est souvent donné par le premier festival en plein air, un de ces festoches libérateurs où vous porte la bande de potes, la communion béate avec un monde de gentils, une bande-son permanente et quelques concerts galvanisants, sans oublier la bibine.

Entre les expériences fondatrices, initiées par les premiers rassemblements du genre dans les années post ’68 et les grosses machines sponsorisées d’aujourd’hui, un certain sens de la fête a subsisté dans l’esprit des festivaliers.  Mais au prix de quelles mutations, visibles ou invisibles ?  Et surtout à quel prix – qui perd – qui gagne quoi ?

Dans un hors-série fort intéressant, le magazine belge Imagine [Demain le monde] ouvre ses colonnes à la réflexion et l’analyse fouillée par quelques observateurs avisés de ces manifestations à travers le monde en général, et en particulier témoins privilégiés d’un de ces festivals emblématiques en Belgique il y a 40 ans : Le Temps des Cerises.
L’évolution des festivals dits «folk» à l’époque et étiquetés aujourd’hui « altermondialistes » constitue leur périmètre d’observation.

Sur fond de guerre froide, de décolonisation, des premiers plans d’austérité, et de libération sexuelle,  Le Temps des Cerises, ce mini-Woodstock, non-conformiste et engagé, a été lancé en 1972 dans les jardins et la cour de l’abbaye de Floreffe (Belgique), comme les parvis des église attiraient autrefois les bateleurs.  Il ne connut que trois éditions.
Trente ans plus tard, tiens donc au même endroit, naissait le festival Esperanzah!
Créé sur un modèle éthique et un postulat de  programmation ouverte, il est rapidement devenu un festival phare du circuit alter (plus de 50.000 festivaliers en 2015).

Dans un contexte de forte concurrence entre festivals (ndlr à propos de l’envolée du montant des cachets demandés pour les artistes en vogue), nous refusons de jouer dans cette foire aux enchères.  Et notre priorité reste la programmation de talents émergents, novateurs, et mobilisateurs d’énergies.  Nous avons aussi à cœur de défendre des voix engagées et porteuses d’espoir.  (L’équipe d’Esperanzah!)

Etienne Bours est un des auteurs de ce dossier.  C’est aussi un familier de La Maison Jaune, si on peut dire, puisque nous avons consacré quelques rubriques aux publications de ce fin connaisseur de la chanson française et des «musiques du monde», ancien conseiller à la Médiathèque de Belgique, journaliste, producteur radio, formateur, et auteur donc d’ouvrages de référence comme le Dictionnaire thématique des musiques du monde, Le Sens du Son, d’une somme consacrée à la musique Irlandaise (dont nous allons parler bientôt ! ), et du premier livre en français consacré à Pete Seeger.  Il est un de ceux qui regardent l’histoire et goûtent l’esprit des premiers festivals avec une certaine émotion, mais sans « nostalgie de vieux » !

Le Temps des Cerises ©photo Philippe Ruelle

©photo Philippe Ruelle

Il est des moments où, à force de regarder devant soi, on finit par se retourner.
Parce que, au-delà du lieu lui-même, l’atmosphère nous fait penser qu’on est déjà passé par là.  On a même, peut-être, contribué à créer cette ambiance.  Des traces se sont superposées au lieu de s’effacer avec le temps.  (…)  Il est temps de se poser des questions sur tous ces festivals de musique, sur leurs raisons d’être, sur l’accès à la culture musicale dans la plupart d’entre eux, sur le déferlement festif et la consommation aveugle de beaucoup de grands rassemblements…
 E.Bours

Etienne s’en va cueillir dans l’esprit des premiers festivals les accents régionaux, le son des derniers ménétriers – ces musiciens routiniers appelés dans les bals et les fêtes de village, autant que les tartines au chèvre et les souvenirs de l’amour libre derrière les buissons !
Plus loin, il reproduit la lettre de Pete Seeger aux jeunes du monde entier (1972), qui demeure un document important de réflexion sur le sens et la portée des musiques populaires.

Le Temps des Cerises © photo Philippe Ruelle

Le Temps des Cerises © photo Philippe Ruelle

Son regard critique se porte ensuite sur l’imbrication du mouvement folk et des musiques du monde dans la dynamique de ces festivals qui, avec le temps et beaucoup de concession à une labellisation de marketing, figent une sorte de sono mondiale qui ne ressemble plus à rien.  Etienne Bours scrute ces étiquettes et s’interroge sur des  notions larges (et parfois très politiques) comme l’identité, le métissage ou la globalisation.  La musique traditionnelle n’est absolument pas figée.  La musique nomade voyage certes, mais séparée de son contexte d’origine (chant ou danse d’une personne ou d’une population) elle risque de subsister par sa seule musicalité, de devenir un son, un gimmick dont un autre musicien va se servir pour construire une autre musique que d’aucuns diront métissée.

Cette réflexion est diablement questionnante sur la mutation des expressions originales lorsqu’elles rencontrent les formats de la diffusion de masse. C’est un des chapitres les plus intéressants du dossier.  Il renvoie à l’ouvrage  Le Sens du Son (Etienne Bours Fayard), largement consacré à ce sujet.

©photo Bernard Gillain

©photo Bernard Gillain

Sens de la fête, prix d’entrée, programmation, qualité du son et de l’écoute, recours aux bénévoles, subventions, …  Etienne Bours explore avec un regard à la fois critique et bienveillant l’évolution des festivals.

« Faire la fête », c’est la réponse majoritaire à la question posée à 120 festivaliers d’Esperanzah! 2015  Quelques uns ont nuancé, expliqué, argumenté.  Mais pour la plupart, la musique est un ingrédient de la fête, au même titre que le camping, les, potes, la bière, et que sais-je encore. E.Bours

La fameuse «fête» , carnaval ou festival, est bien sûr depuis longtemps sous la loupe des penseurs, des sociologues et des anthropologues. Les besoins de communion, de résurgence et de transgression qu’ils identifient dans ces circonstances sont certes toujours décelables aujourd’hui.  Mais pas que. L’anthropologue Jean Duvignaud par exemple précise que « si périssable soit-elle, la fête engendre des semences d’idées et de désirs, jusque-là inconnus, et qui souvent lui survivent ».

Dans un grand festival, on se retrouve en nombre dans une certaine illusion de groupe.  On boit, on mange, on laisse libre cours à une relative excentricité dans son habillement ou dans son comportement.  Mais on participe aussi sans doute à l’éclosion et au partage d’idées transgressives.  On a parfois l’impression de prendre part à une réflexion collective autour d’autres manières de vivre et d’organiser la planète.  Le tout en payant parfois un prix immodéré pour trois jours de fête et avec des artistes totalement inaccessibles parce que retranchés dans leur statut de pseudo-stars » E.Bours

© photo Charlotte henrottin

© photo Charlotte henrottin

Mais désormais, la fête rime aussi avec commerce, exotisme et pacotille.  Là, Etienne Bours attaque dans le dur et sa critique est sévère, d’autant que ce concept-business finit par formater l’attente des festivaliers devenus simples consommateurs.

Beaucoup de festivals en arrivent de la sorte à nous donner l’impression que le monde est un village : un peu de tout pour tout le monde dans une grande illusion de convivialité et de partage sans limites. (…) C’est le festival évasion pendant quelques jours, comme si on allait en vacances.

Je garde à jamais le souvenir extraordinaire de cette fille qui gueule comme un putois devant la scène pendant une demi-heure, attendant l’artiste, criant fort qu’on veut la musique, chantant, dansant, se croyant drôle, assumant complètement le fait qu’elle est là pour faire la fête et rien d’autre (mais énervant tout le monde).  Et quand l’artiste arrive sur scène et entame son concert, cette personne se dégonfle petit à petit, s’étiole, se décompose, se liquéfie littéralement et demande à ses voisins : « Qui c’est ? », et enfin s’en va après trois chansons, nous laissant pousser un soupir de soulagement et écouter tranquillement Rokia Traoré. E.Bours

Celle-là, on l’a tous rencontrée pas vrai?!

Festival Les Traversées de Tatihou © photo Christine Breuls

Aux Traversées de Tatihou, le public se rend sur l’île à marée basse pour assister aux concerts de l’après-midi © photo Christine Breuls

Changement de ton.  Focus sur les festivals qui privilégient la musique, qui organisent et facilitent la rencontre entre publics et musiciens, grandes stars ou pas.

J’aime ces endroits où l’on se retrouve sous de grands arbres à parler avec des musiciens, à boire des vins locaux et manger des plats du cru.  J’aime ces concerts dans des espaces aérés où l’herbe est grasse et attirante, où le chapiteau est accueillant, la scène visible, la sono honnête.
(…)
Dans ce type de festival, la musique est une culture, c’est la culture de l’endroit.  Elle est née là, elle y vit et y évolue, et au moment du festival elle attire sa propre communauté autant que des gens venus de l’extérieur et qui entendent la découvrir – les uns et les autres ne vivant pas nécessairement ce festival de la même façon.  La musique est la culture. E.Bours

Voilà le credo d’Etienne Bours: il existe des festivals de culture, de ces festivals indispensables pour les musiciens, pour les musiques, pour les publics et pour créer le contact entre musiques et publics.  D’autres dynamiques intéressantes sont aussi à l’œuvre dans des festivals vitrines d’une culture précise mais ouverts à la rencontre; leurs programmateurs ont l’intelligence de créer des liens, de jeter des ponts vers d’autres cultures.

Voilà pourquoi ce dossier est intéressant.  Outre le coup de loupe sur les conditions de la fête, il recentre la question sur notre rapport à la musique, dont les festivals ne sont qu’un mode ou un contexte d’accès.

Ce n’est peut-être qu’un regard de plus sur le rapport de force entre l’offre et la demande, et on peut être pessimiste quant à l’évolution de la norme, au lissage irrésistible vers un standard mondial.
Cependant, l’expression d’une demande différente et l’agrégation de comportements de consommation réfléchis rendent possible le maintien ou la création de manifestations différentes, où la culture demeure plus importante que le business.  C’est un peu comme acheter ses légumes en circuit court non ?

Ce dossier donne en tout cas beaucoup de pistes pour la réflexion.  Je le recommande pour vos dérives d’été, et je vous souhaite de dénicher le petit festival inoubliable qui fera votre bonheur.

  • * * * * *

Le hors série Musique, fête ou festival? du magazine Imagine  (juin 2016) est disponible au prix de 8.50€ (hors frais de port) dans un réseau de points de vente en Belgique ou par correspondance en s’adressant à la rédaction via info@imagine-magazine.com.

Le dossier contient également les articles et les contributions du collectif « Temps des Cerises »: Hubert Dombrecht, Bernard Gillain – créateur du Festival Le Temps des cerises, Philippe Grombeer, Christiane Sarton, Jean-Louis Sbille, Mirko Popovitch, et Etienne Bours, ainsi qu’une contribution de Jean-Yves Laffineur, directeur d’Esperanzah!

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Zsuzsanna Varkonyi: sa ‘Voix est Livre’ cet été à Toulouse

Sous un arbre à la base de loisir de Larramet (Tournefeuille), au bord du bac à sable et dans la Bib’ nomade de Toulouse-plage, ou encore accueillie par  la libraire Tire-Lire, la chanteuse Hongroise et globe-trotter Zsuzsanna Vàrkonyi se produira en solo avec son accordéon dans le cadre du Festival La Voix est Livre, organisé par l’association Itinérance Orale.  Les 22 et 23 juillet prochain, en différents lieux de la manifestation et selon les publics conviés, elle interprétera tantôt quelques Comptines et berceuses tziganes tirées entre autres du livre-disque éponyme paru chez Didier-Jeunesse, posera sa musique sur les paroles de la conteuse orientale  Layla Darwiche, et offrira enfin une sélection de chansons plus récentes, tissant sa poésie intime dans la trame de toutes les musiques qui la traversent.

photo © Pierre DOLZANI

photo © Pierre DOLZANI

Une première lecture, déjà réjouissante, prépare à accueillir Zsuzsanna Vàrkonyi dans le registre chaud et coloré du Blues de l’Est et de la tradition Tzigane.

Ses origines Hongroises et un répertoire mêlant musiques populaires et quelques chants Yiddish, l’ont en effet installée dans cette catégorie des ‘musiques du monde’.  Déclinée en quelques albums et des concerts soutenus par un ensemble instrumental aussi inspiré que dépouillé, cette personnalité musicale attachante, à la voix rare et envoûtante, semble avoir pris le large depuis Vagabond Songs (2015 – L’Autre Distribution).

La chanson n’est en effet qu’une des facettes de cette artiste qui s’est construite en consacrant ses longues années de jeunesse à la pratique du théâtre (meilleure comédienne en Nouvelle-Zélande 1997), du cinéma (Philippe Garrel, M.Winterbottom) et de la chanson de rue, dans toute l’Europe et au-delà.  L’aventure de l’artiste nomade, elle l’a vécue aux quatre coins du monde comme une soif de liberté, jusqu’aux éblouissements des spectacles célébrés.

photo © Pierre DOLZANI

photo © Pierre DOLZANI

Ce qu’elle chante aujourd’hui résonne de ce parcours généreux, aussi vrai et lisible que l’identité d’une rivière qui existe au même instant de sa source jusqu’à son prochain confluent, sa dernière embouchure.  Zsuzsanna écrit et compose des chansons de plus en plus personnelles, exposées, comme une peau de tambour tendue entre les bonheurs de l’enfance et les blessures de tout qui se frotte au monde sans compter.

Sa présence est magnétique et jamais surjouée, portée par les accents du lamento tzigane dont elle émerge de plus en plus souvent vers la liberté d’un registre frisant le céleste.  Dans ces conditions, son voyage éveille celui de l’auditeur vers ses propres contrées intimes, en tirant « la fine ficelle des rêves ».

 

Pour se renseigner sur les lieux et les horaires de ses récitals de juillet à Toulouse :

http://itinerance-orale.net/Festivals/La_voix_est_livre_2016.html

Pour découvrir la palette et les univers de Zsuzsanna Vàrkonyi:

http://www.zsuzsanna-varkonyi.com/

http://mezzovoce.wmaker.tv/Zsuzsanna-Varkonyi-l-integrale_v89.html

 L’envoûtant album Bánat Vaganond Songs est disponible @ FNAC et iTunes

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Brooklyn Sessions : Debut album Jazz et pierre de touche pour le batteur Simone Prattico

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® photo Tommaso Ausili

Simone Prattico est un musicien habitué des circuits et des studios aux quatre coins du monde.
Batteur et percussionniste recherché, il a sorti ce printemps 2016 un premier album en leader: 
Brooklyn Sessions (That’s It/L’Autre Distribution) enregistré avec le pianiste Klaus Mueller et la contrebassiste Brandi Disterheft.

Pour un session musician,  l’aventure d’un premier album est rarement un acte banal.   C’est un moment choisi, où l’artiste est prêt à partager sa trame intime.  Simone Prattico a beaucoup joué avec les pop stars, appris de grands maîtres du jazz, et tracé de belles routes folk en véritable compagnon.  Brooklyn Sessions, c’est la continuité mais c’est aussi autre chose : son empreinte, sa pierre de touche.

 

Pour un premier opus, il aligne ses fondamentaux : un jazz métissé, des amis musiciens, et New York : la ville-monde où il se sent toujours a casa.

Simone Prattico a voulu l’enregistrement de Brooklyn Sessions comme un live impromptu, où les musiciens découvrent la partition et saisissent la musique dans la fraîcheur des premières prises.  Avec ses complices Brandi Disterheft et Klaus Mueller, deux habitués de la scène jazz new-yorkaise, cette approche est instinctive.  Leur identité artistique s’accorde intuitivement avec l’univers un peu nomade de Simone Prattico: l’énergie et le son qui s’en dégagent témoignent d’un véritable esprit de band.

Chacun apporte ses compositions propices à un interplay enlevé, entraîné par des rythmiques aussi complexes que délicates.  L’atmosphère oscille entre ballades rêveuses (Cycles, A Vida Não É Assim), pulsations plus énergiques  (Double Blues, See ya), et la tendresse d’une berceuse écrite pour son fils (Piccolino).
Teintée de couleur afro, la reprise de Maiden voyage (Herbie Hancock) est une des clés de l’album, tout à l’image du parcours de Simone Prattico.

[album artwork par Elvira de Luca, détails tirés de Mutazione 7″ – 1983]

Pour comprendre le chemin de ce batteur éclectique devenu auteur et arrangeur, il faut partir de Rome.

Car Simone grandit dans la ville éternelle,  en plein dans les années beatnik, et au cœur d’une  famille d’artistes.  C’est peu dire qu’il en prendra de la graine.
Tout jeune, il baigne dans la mixité musicale de la famille : les grands maîtres du jazz tirés de la discothèque du père, la musique populaire napolitaine servie par la Mamma, et enfin le groove de l’écurie Motown qui tourne en boucle dans la chambre du grand frère.
Les baguettes en main bien avant l’âge d’aller à école, Simone attaque très tôt les choses sérieuses avec les leçons du maestro Roberto Spizzichino (qui deviendra plus tard le fabricant mondialement réputé de cymbales, vénéré dans le cercle des batteurs jazz).

Il n’a pas 20 ans qu’il a déjà tourné et enregistré avec plusieurs pop stars italiennes de renom. Puis le hasard des rencontres l’amène à travailler à Paris dans les années 90’,  d’où il prendra son élan pour New York.  A chaque étape, outre les nombreuses collaborations, l’étude de son instrument demeure pour Simone  une constante :   Guy Lefèvre à Paris (alors la référence pour la caisse claire), JP Ceccarelli au Conservatoire de Nice, et les pointures new-yorkaises Kenny Washington, John Riley, Portinho, ou encore Adam Cruz.

Entre la découverte des musiques à l’oreille et la rigueur des apprentissages, Simone Prattico s’est forgé une perception instinctive du rythme et de son instrument.  Elle est aujourd’hui l’interface sensorielle de toutes ses rencontres musicales

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®photo Alexandre Chevillard

Paris, New York, …  ces grandes places  brassent toutes les couleurs des musiques du monde.   Si un projet l’embarque, il en suivra le fil jusqu’aux racines rythmiques, au ressenti qui ouvre sur l’invention. Loin des obsessions complexes du virtuose ou de la tentation folkloriste, Simone Prattico réinvente l’alchimie entre sa culture méditerranéenne et l’empreinte de la musique afro-américaine.  Voilà comment l’expérience l’enrichit.

Dans l’actualité foisonnante de la scène jazz actuelle, ce que dégage l’univers d’un musicien, son parcours et sa palette seront souvent déterminants pour qui souhaite s’accorder avec une musique et découvrir un artiste singulier.

A ce titre Brooklyn sessions propose une peinture sensible, sans artifices, d’un jazz d’aujourd’hui, fait de rencontres et de métissage. Mélodies sophistiquées, ambiances cinématographiques à l’italienne et rythmiques intenses, parfois tribales, forment la toile idéale sur laquelle se dessine la musique de Simone Prattico.

 

A suivre: Quelques mots avec Simone Prattico sur l’enregistrement de l’album, et sa transposition en concerts.

Se procurer l’album:

En circuit court, via le site web de Simone Prattico

Itunes: smarturl.it/iTunesSimonePrattico
Amazon: goo.gl/CuqgO4
Fnac: goo.gl/tU0cTh
Google Play: goo.gl/qG3DzU
Spotify: goo.gl/1jkd6h

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Les Inrocks distinguent Brooklyn Sessions.

 

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A storm is gonna come

Aujourd’hui l’orage est passé vite sur mon coin des hauteurs de Toulouse.  Mais il était grandiose !  J’ai bien eu une pensée pour les cerisiers qui se sont fait hacher le fruit – par chance, mon pied de courgette urbaine a tenu le choc.  Il y avait bien quelques voisins aux fenêtres mais  j’ai compté plus de volets roulants en mouvement.  Maigre audience pour mon exclamation libératrice lâchée sur le plus gros fracas de l’épisode.  Un orage, ce sont toujours des tensions qui se libèrent.  Je ne vous raconte pas ma semaine, ni ma journée – vous avez les vôtres et votre orage a répondu pour vous j’espère.

Me revenaient en mémoire sensitive les orages de montagne que nous essuyions, gamins pêchant les torrents magnétiques que la foudre suivait, disait-on, aussi serrée sur le parcours que nous l’étions à traquer la truite excitée par l’électricité.  Sur la montagne ou la ville hors-sol, les éléments règnent en maîtres.

Ça peut bien chagriner les planificateurs, les concepteurs événementiels et la mairie de Toulouse, par exemple, qui avaient planifié une navette fluviale pour faire traverser la Garonne aux supporters de l’Eurofoot (4 matches ici), fait construire un ponton à 450.000 … et qui n’ont trouvé aucun preneur à l’appel d’offre.  Trop de risque, disent les bateliers, avec les eaux de fonte des Pyrénées, attendues en juin, et qui vont tourmenter la Garonne – ou plutôt la photo vendue par les event managers.

Autre époque.  Aujourd’hui, loin des torrents, j’ai levé le nez vers cette électricité qui descendait des montagnes, et la chanson de Piers Faccini m’est remontée en tête.
Ce soir, il n’était plus question de sortir mes bottes de l’eau avant que la foudre ne s’y jette.
Une autre forme d’urgence sonnait pourtant.  Elle pique pareil, cette époque, ce climat social, cette fin de règne.

A storm is gonna come (…)
Find a harbour, find a shelter (…)
Find a friend, find a lover / Find a sister, find a brother (…)
The thunder has begun (…)

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