SKIP JAMES ET LE STYLE BENTONIA

 

Skip_1Ce gars, c’est l’épure en musique (« strictly down to the bones » dixit Piers Faccini, un grand fans). Une session mythique  enregistrée au tournant des années ’30, 18 titres qui touchent au ventre du Blues, à sa matrice. On y trouve la réalité, la vie, la mort: que du cash, à chialer.  

On parle de Skip James, Qui d’autre? Plein d’autres (Alain Peeters, Nick Drake, …) mais tout de même « Probablement le plus étrange, le plus complexe, le plus bizarre des artistes Blues du Mississipi, mais aussi un des plus grands » (Blues Universe).

Ce mec est un ovni.  Doué, inventif, visionnaire, exigeant, convaincu de son talent. Bourlingueur, foutu caractère, repenti et désenchanté pour ce qui est de sa vie d’homme. Un roman à vous filer le blues ..

C’est la vieille histoire d’un gosse lâché assez jeune par un père joueur et petit trafiquant, mais aussi guitariste à ses heures. On est au début du 20e siècle, dans un coin isolé du delta du Mississipi, près de Bentonia. Le topo d’alors, c’est encore les plantations et les « nègres », ça rigole pas. Le gamin est a l’abri avec sa mère, cantinière dans une plantation. Mais il apprend vite à se débrouiller seul et à tailler la route. Des petits jobs sur place, puis il trace jusqu’à Memphis, passera aussi par l’Illinois et l’Arkansas . Dans le film de Wenders (« Martin Scorcese presents: The Blues »), on rappelle opportunément que ‘SKIP’ : celui qui ne tient pas en place, est un sobriquet qu’il n’a pas volé! Des embauches de saisonnier agricole, d’ouvrier en scierie. D’autres jobs, moins reluisants, dans des juke-joints, sortes de bastringues, voire même dans des maisons de passe, mêlant des prestations de musicien professionnel, le jeux et les paris, les trafics, .. Il se dit même qu’il n’était pas avare du coup de feu dans les rixes. Jusque-là, il ne cesse de jouer et de s’améliorer au gré des rencontres, jusqu’aux enregistrements mythiques de 1930-31 (on y revient). Il va surfer un peu plus d’un an sur un petit succès discographique avant de tout planter, amer.

Faut dire que l’époque n’est pas triste: le Dust Bowl (la grande sécheresse) a ruiné des milliers de paysans et jeté sur les routes des populations désespérées. Le krach de Wall street et la Dépression finissent de boucher l’horizon. Lisez ou relisez Steinbeck (Les raisins de la colère, Des souris et des hommes) pour palper l’ambiance de la route, la détresse quotidienne. Sans oublier ségrégation et lynchages: il y en a encore pour trente bonnes années! No future.

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Skip retrouve son père, repenti de la débauche , et le suit aussi sec dans la quête de la rédemption en se tournant vers ‘Jesus’. On range la guitare, on claque le piano. On bosse et on prie. Silence radio complet pendant trente ans, jusqu’au bref revival à partir de 1964, le passage au Festival de Newport et les reprises par les groupes anglais. Conscient, comme ses autres collègues « ressuscités », que l’engouement de jeunes universitaires blancs fous de folk authentique peut tourner au cirque (certains les traitent parfois comme des reliques!), cela ne l’affecte pas outre mesure, et il empoche le chèque comme un juste retour des choses. Dame! Quelques milliers de dollars qui arriveront juste à temps pour payer les frais d’hôpital et les obsèques: Skip meurt d’un cancer en 1969. Rideau.

Triste vie? Bon, c’est ‘chacun sa vie’ – c’est d’accord, sauf que celle de Skip est tout le temps mêlée à la musique. Que cette vie alimente sa musique. Dans le temps des apprentissages, il y a les rencontres avec les musiciens de balloche, des fanfares, ceux qui viennent jouer dans les plantations; c’est de la musique de divertissement, pas mal pour apprendre la technique de la guitare. Le piano, autre instrument de prédilection de Skip James, ce sera à l’école. Un gars va compter, Henry Stuckey, copain d’enfance qui fréquentera des musiciens Hawaiens en France durant la première guerre mondiale et en rapportera des accords de guitare particuliers, auxquels il va initier Skip. Lorsque la route et les embauches le fixeront pour un temps dans le milieu des bastringues, Skip va cachetonner comme pianiste – en profiter pour s’initier au boogie-woogie avec un drôle d’oiseau mais excellent pianiste: Will Crabtree, tourner dans les juke joints du Delta, et finira par auditionner pour H.C. Speir, ‘découvreur’ de Charley Patton entre autres talents.

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Dès 1925, l’industrie du disque de Blues trouve en effet une alternative intéressante (en terme de marché!) en suivant les musiciens ruraux que leur renseignent les commerçants locaux (lesquels stockent et vendent les disques de ces compagnies). Ces enregistrements sont un gros succès local mais également parmi les migrants noirs montés vers le nord et Chicago en particulier. Les compagnies de disque mettent alors le paquet pour dénicher ces talents locaux, en lançant des ‘talent scouts’ dans tout le Delta, utilisant entre autres les radios locales pour réaliser les enregistrements (voir le film ‘O’Brother‘ des frères Coen). Skip James sera ainsi dirigé vers les studios de la Paramount, à Grafton, Wisconsin, pour enregistrer sa session mythique guitare/voix et piano/voix (voir l’édition remasterisée des 18 titres chez Yazoo Records – 2009).

Cette session a été consacrée ‘mythique’ par Skip James lui-même, convaincu de sa qualité intemporelle et supérieure à toute transposition ou adaptation qui pourra en être proposée par la suite, qu’il s’agisse des reprises par les groupes anglais des années ’60, Clapton et Cream, ou de l’électrification des guitares et le ‘Blues à danser’ qui a tenté nombre de ses collègues pressés d’oublier les évocations douloureuses des années de persécution associées aux versions acoustiques d’origine. Lui-même n’a jamais dévié de son interprétation originale des années ’30. Un dur de dur.

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Deux mots sur le style Skip James. C’est le style du Delta, bien entendu, considéré comme le berceau du Blues. On y rattache les fameux Charlie Patton, Robert Johnson, Son House, Bukka White ou encore Big Joe Williams. Socialement, dans les 30 premières années du 20e siècle, époque de la ségrégation et du racisme, les Noirs qui forment la majorité de la population vivent un état d’isolement prononcé qui favorise la création d’une culture très affirmée. Le Blues qui s’y est développé retient ainsi une très forte prédominance de l’influence africaine: peu de mélodie mais un rythme syncopé et lancinant, des riffs répétitifs, un chant véhément et tendu, souvent récitatif avec des effets de falsetto (voix de tête). La guitare est utilisée en accord ouvert de sol ou de ré: les cordes sont accordées de façon à produire à vide un accord parfait. Autre caractéristique: peu de lignes directrices dans les versets des chansons, mais plutôt des métaphores à double-sens qui finissent par créer une atmosphère poétique, évocatrice. On y raconte peu d’histoires. On préfère, par le rythme et les incantations, trouver et proposer un exutoire aux tourments personnels ou à ceux de la communauté.

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On attribue à Skip James la paternité d’un micro-style très particulier: le Bentonia style, guitare accordée en mineur, voix très haut perchée, répertoire extrêmement sombre, d’où se détache l’impressionnant Hard times killing floor blues, devenu l’archétype du Blues sur la Dépression de 1929 (tiré de G.Herzhaft – ‘Le Blues’).

Le Blues offre donc ce paradoxe si simple et qui se confond avec la vie: une succession de souffrances et d’extases. Au coeur des chansons de Blues les plus tristes, les plus tragiques, vous sentez la vie revenir en vous, plus forte que jamais. C’est la force du blues, son miracle (D.Ritz in ‘Le Blues est dans le sang’).

Bien différentes de l’impulsion Revival Folk des années ’60, les belles covers de Piers Faccini sont pour moi indissociables de l’expérience de sa rencontre artistique avec l’oeuvre de Skip James, elle-même nourrie des traditions survivantes de l’Afrique déracinée. J’y ajoute l’expérience émotionnelle de ma rencontre avec toute la vie de Skip James, exemplaire de la condition humaine.  L’ensemble donne une jolie conversation sur la vie, je vous promets.

Pourquoi le Blues, pourquoi Skip James? Je ne sais pas. C’est un mystère.
C’est Skip James.

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Le maître:

 

Le disciple (avec une guitare Martins d’époque):

 

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