GRACE AND DANGER – John Martyn

mayYouNever
« Si j’avais réussi à plus me contrôler, je pense que ma musique aurait été beaucoup moins intéressante. Au bout du compte, ce qui est important, ce ne sont pas les personnes; c’est la musique. »

Ce genre de choses qu’on peut dire au soir de sa vie, au petit matin d’une nuit de déprime, ..   Toute une vie résumée d’un flash: la vie de John Martyn, auteur de cette sentence.

Avec quelle pudeur nommerons-nous ce que le patrimoine culturel de l’humanité a reçu au prix de vies brûlées, de douleurs jamais éteintes?  Sacrifice? Je ne crois pas. Reflets, plutôt, échos du paradoxe de cette magnifique hésitation congénitale de l’ Humanité, entre grâce et danger.  Tragédie et chef d’oeuvre: voici, (trop) vite fait, John Martyn.

EN PISTE

On est dans la matrice Folk-Blues revival Britannique des années ’60. Beaucoup d’ingrédients mijotent dans la marmite et Woodstock est dans la ligne de mire. A Glasgow (UK), un ado teigneux, parents chanteurs d’opérette, vire son acné en choisissant la guitare comme mode de vie. C’est qu’il est rapide, doué, et déjà inspiré. Il sait faire et on le remarque. Harry Imlach, chanteur-guitariste en vue, le chaperonne une petite année et l’introduit en ‘guest set’ au milieu de ses concerts dans les clubs écossais, puis londoniens. Parmi ceux-ci, « Les Cousins » est une de ces scènes fameuses où défilent les Joan Baez, Bob Dylan et consorts ..

debutJM

Initialement catalogué ‘Folk Celtique’, John Martyn va rapidement évoluer vers son propre style, tirant déjà vers les sonorités Jazz, en déployant une spontanéité, un goût pour l’inattendu et une prédisposition à la prise de risques qui deviendront les pierres angulaires de sa personnalité d’artiste. Il fera grosse impression dans ce circuit un peu convenu en y injectant une dynamique beaucoup plus inventive. Rapidement, il y tiendra ses propres concerts. C’est là que Chris Blackwell, patron de l’emblématique label Island, le signe en 1967 pour un premier album (London Conversation)..

JM_1

Pour Island, LE label des musiques jamaïquaines, c’est aussi une nouvelle tranche de vie: John Martyn est son premier artiste « blanc ». Suivront bientôt les Spencer Davis Group, Jethro Tull, Free, .. au point de positionner Island comme le label leader du « Progressive Rock » à la fin des années ’60.

Plus accaparé par la maturation de sa musique que préoccupé par son statut de star en devenir, John Martyn va désormais multiplier les expérimentations artistiques au gré de son inspiration et de ses rencontres: addition de lignes de flûte (The Tumbler), ensemble instrumental complet (Stormbringer), duo de légende avec le bassiste (acoustique) Danny Thompson (depuis l’album Road to ruin jusqu’à la fin des années ’70), glissement vers la guitare électrique, découverte du déphaseur et des technologies Echoplex et Fuzzbox (sur le fameux Solid Air de 1973) , expérimentations à la base du trip-hop, période « rock-band’ aux ambitions plus commerciales lors de son passage chez Warner),etc., etc. L’imprévisibilité du tempérament de l’artiste et sa vulnérabilité aux accidents de la vie décideront du destin de sa musique.

Toutes les cartes passeront à sa portée et il en saisira la plupart, mais pour quelle bonne fortune?

TRAJECTOIRE ET HISTOIRES

Jeune poulain chez Island , le voilà embarqué en 1969 à Woodstock dans le sillage de la production de l’album de son épouse, la chanteuse Beverley Kutner. Appelé en renfort sur les guitares, il y rencontrera The Band’s Levon Helm – des pointures – et Jimi Hendrix, hôte régulier des WE dans la villa louée par la production. Impressionné, le jeune John, et motivé de plus belle. Il écrit et propose des chansons pour cet album et le suivant, qui seront finalement publiés sous le double nom de John et Beverley Martyn! La carrière solo se construira de facto, avec les maternités de Beverley. Mais c’était inévitable: John est lancé, sur orbite, son énergie, son tempérament doivent en passer par là. L’homme ne s’arrête jamais, enchaînant les tournées avec les sessions d’enregistrement au finish, des jours et des nuits pour trouver la fièvre et l’adrénaline propices à la création. Sortir des disques comme d’autres écrivent des journaux intimes. Durant cette période solo des années ’70, John joue et expérimente avec le bassiste Danny Thompson (ex-Pentangle). Ces deux-là formeront un des plus extraordinaires duo en terme d’improvisation et d’imprévisibilité, de folie. « Jamais on ne discutait de la musique ou de la poésie de John. Il ne me donnait aucune instruction. On le faisait, c’est tout » (D.Thompson).

Revenons sur la chanson Solid Air (1973), cri du ventre et du coeur pour un grand ami. Une main tendue désespérément pour atteindre Nick Drake, dont la dépression s’était sérieusement aggravée au point de menacer leur solide amitié. John Martyn s’empare du désarroi de Nick Drake mais en parle d’une façon très délicate et ressentie. Son décès l’année suivante laissera longtemps John dans le remords de n’avoir pas fait assez. « Nick était un homme magnifique (…) Il a été tué par l’opportunisme indécent et parasite qui prévaut dans le music business » (JM)

Retour aux concerts, aux sessions. Pour s’étourdir? A vrai dire, il y a déjà un dossier. Les problèmes de santé sont diagnostiqués depuis longtemps et la fatigue, les abus n’arrangent rien. Et une blessure plus ancienne, intérieure celle-là, commence à affleurer. Un blessure que John tentera de refouler avec la dernière énergie. Certains auront du mal, désormais, à reconnaître en privé l’artiste doux et romantique suggéré par tant d’albums inspirés. On termine les années ’70 sur une longue et épique tournée promo avec Eric Clapton. Trous d’air et grosses secousses.

A ce rythme de dingue, John Martyn ne pourra éviter le divorce. Hébergé un temps par un Phil Collins à peu près dans la même situation, il commettra un album-catharsis: Grace and Danger, produit par P.Collins. Une douleur tellement à vif que Chris Blackwell, effrayé, retient près d’un an la sortie de l’album. Rien ne sera plus comme avant. L’autodestruction semble enclenchée. Au même moment, Phil Collins sort Face Value et rencontrera le succès que l’on sait aujourd’hui. John Martyn, lui, reste l’artiste favori de la critique. A coup d’albums essentiels, à l’écart des modes et sans grand tapage. Et sans véritablement rencontrer le « grand public ».

John-Martyn

Alors bien déboussolé par ailleurs, John se lasse et décide qu’il est temps de disposer des moyens de réaliser un « grand album ». Warner (WEA) les lui offre. C’est le virage commercial, le temps des préoccupations d’argent et de carrière. Exit le bassiste complice, John joue désormais avec un rock band sur d’interminables tournées promo. Sa musique, de plus en plus rapide et agressive, perturbe les fans. Mais rien ne décolle. Embourbé dans des problèmes financiers et toujours l’alcool, John jette l’éponge et revient chez Island. Chris Blackwell est heureux de produire One World, l’album de la renaissance en quelque sorte, surprenant avec des prises réalisées en plein air (Small Hours).

live

Insatiable John Martyn. Le voilà qui s’embarque dans un nouveau trip avec le label Go!Discs et l’ingénieur du son Stefon Taylor, biberonné au Hip Hop. La musique d’abord, il dit. Mais John est toujours sur la pente et il semble même accélérer le tempo: il passe autant de temps à l’hosto (éclatement du pancréas, amputation d’une jambe) que ses frasques s’étalent dans les rubriques des faits divers (pas de détails, please!). Mais « J’ai choisi la route. J’ai choisi la bagnole. C’est mon choix. C’est la faute à personne d’autre! »

Alors, la suite, c’est vite vu. Retraite en Irlande. Troisième mariage avec une Theresa affectueuse au possible. Rencontre avec le Bouddhisme Zen … Il y a des mieux et la qualité du boulot – désormais on enregistre à la maison – s’en ressent. Optimisme? Pour le coup, l’artiste se fait pudique: « Bah, vous savez, il y aura toujours cette mélancolie pour griffer ma nature profonde ». Alors, pulsion de mort ou addition salée d’excès mal gérés? Les deux, mon général. Retenons plutôt l’élégance du désespoir, et les poignantes prestations des derniers concerts. Epuisé, le grand homme rend son dernier souffle en janvier dernier, 2009. Too bad, Johnny! (emprunté à Johnny too bad, titre du documentaire de la BBC – 2003)

JM_2

MUSIQUE DROIT DEVANT

La musique et la recherche auront donc déterminé en grande partie la destinée de John Martyn.

Une forme de sincérité dans le travail créatif qui nous est familière, dès lors que l’on se risque à rapprocher les univers d’artistes comme John Martyn et Piers Faccini.

Poussé par la recherche, déterminé à suivre ses instincts, John Martyn va très vite se lasser de la structure Folk traditionnelle couplet / refrain. Il préfère de loin ouvrir sa composition, la bousculer, tout mélanger, laisser venir, tout comme dans la vie elle-même, où rien n’est jamais pareil.

L’artiste va progressivement acquérir les moyens d’extérioriser ses intuitions musicales en prenant rapidement confiance dans ses capacités d’instrumentiste d’abord, puis de compositeur, d’arrangeur et de producteur enfin. Dès l’album Bless the Weather, John Martyn sera son propre producteur. Il n’y a donc pas de hasard à trouver sur cet album une chanson-charnière qui va révolutionner son style et imprimer sa griffe sur le reste de sa production. Glistenning Glyndebourne démontre en effet sa puissance créatrice au plus haut degré, en 6 minutes 30 de brillance instrumentale contrôlée. Mais le morceau déroule surtout une structure dramatique interne impressionnante, qui semble presque raconter une histoire.

L’album de la maturité: Solid Air, déboule dans la foulée, déployé avec les effets Echoplex sur les guitares et une voix transformée, traitée comme un instrument noyé dans le mixage global. « Ma voix habite l’espace entre la musique et les paroles » . Une voix âpre, aventureuse, un phrasé qui roule comme une vague, et un chant hanté. Écoutez donc cette reprise de Skip James (tiens donc!) I’d rather be the Devil: des gémissements, des grognements presque. Un appel aux pionniers du Blues de la première moitié du 20e siècle dont il se réclamait et en particulier Skip James, auquel il s’identifiait le plus. Mais quel boulot sur cette cover: l’héritage est là, l’invention est là: traduire, pas reproduire – on en revient toujours à cette fameuse « main invisible ».

Le premier pas, on le fait tout seul dans son coin, hésitant. Le hasard ou le fil de votre intuition recompose à coups de petits échos, de bribes de poème, d’un accent porté sur une note, ou la manière de conduire son énergie, … il y a cette évidence qui vous parle avant d’avoir trouvé.

Pour l’étape suivante, on s’est motivé pour poser la question à Piers FACCINI et sa réponse fuse: «Archi-fan! Remarquable! Sous-estimé! »

Je ne suis pas en train de comparer deux histoires de vie. Mais s’il y a entre les deux hommes une gestion différente du danger, les voici frères quant ils touchent à la grâce. Et entendre Piers Faccini se sentir très proche de la musique de John Martyn rappelle au minimum quelques évidences et lui ouvre de beaux itinéraires pour les années à venir.

Skip James et les pionniers, des compositions habitées par des histoires qui touchent au coeur, une confiance croissante dans ses capacités d’arrangeur-producteur, une travail permanent sur la voix, une écriture libérée, une musique sans cesse renouvelée, des concerts jamais répétés, … choisissez.

Piers et John partagent beaucoup d’instincts et quelques credos, j’en suis convaincu. Détectés en germes dans les albums de Piers, et rencontrés (moi, c’est sûr et vous aussi) dans ses concerts, quand If I ou Uncover my eyes, par exemple, décollent de leur partition d’origine, sous les impulsions d’un Piers habité, sur la suggestion de son complice instrumentiste du moment, sur la réponse du public?, et se déploient, montent, et se mettent à tourner avec une toute nouvelle dynamique. John n’est pas loin alors, pour accueillir cette sorte de délivrance, comme quand on lit et relit un poème, pour le comprendre enfin.

Que Piers Faccini en soit conscient ou non, et pour avoir ressenti tout ce qu’un John Martyn peut déclencher dans la créativité des autres, je commence à voir où tout ça va nous mener.

Et bon sang,  j’ai envie d’y aller!

*****

article initialement publié pour le Forum des Fans de Piers Faccini: http://piersfaccini.xooit.fr/index.php

Publicités
Cet article, publié dans blues, folk, musique, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s