Parole d’auteur : Etienne Bours raconte Pete Seeger (suite)

 

(propos recueillis par Ideïous, seconde et dernière partie)

Les compositions de Pete Seeger sont irrésistiblement entraînantes, elles appellent une reprise en choeur par le public, que Pete sollicite d’ailleurs assez systématiquement en concert.  Cette connexion qu’il installe est d’une grande ferveur; ses chansons sont littéralement portées par tous.
D’où vient cette magie?  Ces chansons sont-elles construites sur un modèle particulier?  Comment ça marche?!

Il n’aime pas chanter en concert, il aime chanter de concert. Il n’aime pas chanter pour, il aime chanter avec. C’est aussi simple (et compliqué) que ça. Son credo c’est participer. La chanson se partage obligatoirement. Chanter est un plaisir, il aime profondément la musique mais pour lui ça n’a de sens que ensemble. Il existe des images filmées remarquables où on le voit s’arrêter sur scène pour écouter le public chanter et on le comprend parce que son public chante souvent magnifiquement. Et Seeger applaudit le premier à la fin du morceau.  Il a poussé des milliers de gens à chanter, à se décomplexer, à oser, à prendre des libertés avec les airs traditionnels mais à entrer dedans, à se les approprier et à les continuer, les relancer, les rechanter. C’est vrai que la ferveur peut être terrible, au point qu’il a fait changer des gens d’avis parce qu’ils ont compris.

Ce n’est pas étonnant que certaines personnes n’aient rien compris aussi et que dès lors il est arrivé souvent qu’on le taxe de boy-scout. Tout simplement parce que certains n’aiment pas cette impression qu’ils ont d’être à un feu de camp. Mais on ne chante pas ce genre de chansons à un feu de camp !

Le fait qu’il a passé des années à chanter en école (il le fait toujours – il va sortir un disque prochainement avec des enfants de sa  région) est significatif. Quand il a compris qu’il pouvait emmener les enfants dans son chant et qu’ils y prennent plaisir en le comprenant de l’intérieur, il a compris qu’il pouvait faire la même chose avec les adultes. Ce qu’il a de toute façon fait dès le début en faisant reprendre des chants par des travailleurs, des grévistes, etc.
Le FBI l’a fiché notamment parce qu’il entraînait les gens à chanter avec lui – c’était donc un homme dangereux que les autres suivaient …

 

Tout au long de sa vie de musicien, Pete Seeger a côtoyé et joué avec de très grands noms de la chanson américaine.  Son émission TV « The Rainbow Quest » (1965-66)  (***) en donne un aperçu étourdissant.  Et la liste est longue de ceux qui déclarent lui devoir leur carrière.
Que serait donc le paysage musical aujourd’hui sans Pete Seeger?

On peut redire la même chose. Sans lui, le paysage serait certainement très différent. Tous ont un profond respect pour lui, de Johnny Cash à Dylan ou Springsteen, en passant par Donovan et une quantité incroyable de chanteurs qui réfléchissent au pouvoir de la chanson. Harry Belafonte disait que si on ajoutait une tête de plus sur le fameux mont Rushmore du Dakota, il fallait sculpter celle de Seeger. Des associations se battent pour qu’il reçoive le prix Nobel de la paix… etc. Il tient une place énorme dans le paysage musical mais beaucoup ne s’en rendent pas compte parce qu’ils connaissent beaucoup de chansons sans se rendre compte que c’est lui qui les a créées ou rendues populaires.

Pete Seeger et Bob Dylan

Pete Seeger et Bob Dylan @ Greenwood, Mississipi – 1962

On a organisé un énorme concert pour ses 90 ans :

Bruce Springsteen, Joan Baez, Rage Against the Machine’s Tom Morello, Ani DiFranco, Bernice Johnson Reagon, Billy Bragg, Ruby Dee, Steve Earle, Arlo Guthrie, Guy Davis, Dar Williams, Michael Franti, Bela Fleck, Tim Robbins, Dave Matthews, Rufus Wainwright, John Mellencamp, Ben Harper, Ritchie Havens, Tom Paxton, Emmylou Harris, Judy Collins, Kris Kristofferson, Roger McGuinn et d’autres ont participé.

 

Attachons-nous un peu à votre ouvrage lui-même. Comment l’avez-vous construit?

C’est un hommage. Je voulais faire quelque chose de court. Une sorte de portrait plus qu’autre chose, mais un portrait qui montre les multiples facettes de l’homme, ses combats, sa détermination. J’ai voulu rendre hommage à un grand chanteur en me rendant compte que c’était aussi un grand homme. Quelqu’un, j’espère le démontrer correctement, qui a marché droit toute sa vie, qui n’a pas fait de détours, il a suivi la même ligne. Et quand il se trompait, il admettait et analysait, puis il repartait de l’avant en disant qu’il fallait continuer sans se lamenter sur les erreurs ou les mauvaises compréhensions de certaines personnes ou de certains faits. Mon but était de le saluer, de donner une trace de sa vie et de sa démarche en français (combler une lacune en fait).  Mais je voulais l’urgence, je voulais que le livre sorte de son vivant. Tout ce qui est dans ce livre existe d’une certaine manière autre part : dans la biographie américaine de David King Dunaway, dans les nombreux écrits de Seeger lui-même, dans une foule d’interviews consultés, dans l’un ou l’autre film, dans ses chansons, dans de nombreux livre sur le Folk song. J’ai fait beaucoup de recherches, j’ai classé, concentré, j’ai été à l’essentiel, je lui ai posé quelques questions qui m’intéressaient pour analyser son rapport à la musique et à la chanson, voire au métier de chanteur. J’ai confronté à ce que je pensais du mouvement folk, à ce que j’observe de la chanson en général dans le monde. J’ai donc forcément ajouté des éléments d’analyse personnelle. Je crois avoir profondément compris l’homme.

Et sans en faire un dieu, ni un héros, ni un guru, je crois simplement qu’il peut être considéré comme un exemple dans son domaine. Je crois que c’est ce que tous les chanteurs cités à la question précédente pensent aussi d’une manière ou d’une autre.

 

Vous avez eu le privilège de pouvoir annoncer en personne à Pete Seeger – chez lui, dans sa maison – la prochaine publication de votre ouvrage.
Dans quel état êtes-vous ressorti?

Pourquoi avoir rencontré Pete Seeger alors que je dis moi-même qu’il faut lui foutre la paix ?

J’ai vite compris en effet que je pouvais faire le livre à distance. La masse de choses écrites par lui-même ou sur lui, les divers documents, les disques et leurs livrets, l’excellent film réalisé sur lui en 2007 (Pete Seeger, The power of song par Jim Brown)…. J’avais largement de quoi travailler. D’autant que nous étions en contact depuis des années. Je l’avais déjà interviewé par téléphone et il répondait toujours à mes courriers. J’ai donc simplement repris contact de ces mêmes manières et j’ai écrit le livre tranquillement mais en le sentant constamment à mes côtés.

Je me disais cependant en moi-même que si le travail aboutissait, si le livre trouvait un éditeur, je prendrais un avion et j’irais rencontrer Pete.

C’est donc ce que j’ai décidé de faire. Je lui ai dit que je venais aux USA et que je voulais en profiter pour le rencontrer. Si j’avais dit que je voulais venir pour le rencontrer, il aurait dit que ça ne valait pas la peine; mais en lui disant que j’allais de toute façon aux States, il trouvait agréable et intéressant que je passe par chez lui. Il est comme ça, je l’ai compris lors d’un premier contact où il était question que j’aille jusque là.

Je ne voulais pas le déranger outre mesure : une heure ou deux.

C’était pour moi l’envie et la volonté d’aller jusqu’au bout de mon travail, boucler la boucle, donner tout son sens à ce que je faisais en terminant par la rencontre (c’est comme si je l’avais déjà rencontré des tonnes de fois dans ma vie mais il me manquait cette poignée de main, cette courte discussion, cet endroit, cette écoute, cet échange aussi bref soit-il). Il fallait que je pose la cerise sur le gâteau. Il fallait que cet épisode se ferme correctement, parfaitement même. La seule solution était de le rencontrer. Pourquoi m’en priver alors que je fais le premier livre en français (et même dans une autre langue que l’anglais) sur lui – je voulais un peu de solennité dans la simplicité. Je voulais le porter un peu plus encore en moi, c’est-à-dire aller jusqu’au bout des possibilités de mon approche. Il ne me manquait que la rencontre. Et je ne voulais pas qu’un jour le seul regret sur ce livre soit celui-là : ne pas l’avoir rencontré.

Ce fut donc organisé et c’est par un lundi de Pâques magnifique avec soleil et chaleur que nous avons pris la route puis le chemin qui monte à travers bois. J’avais un stress d’enfer. Il était clair que je vivais un grand moment pour des raisons à la fois strictement personnelles et tout à fait évidentes pour ne pas dire publiques, si on connaît un tant soit peu mon travail et mes écrits sur la musique.

Une rencontre de ce genre ne se passe jamais comme on l’a imaginée. Ce fut presque un monologue de Pete. Son cerveau est en ébullition, il aime parler, communiquer et toujours chanter. Il est accueillant et chaleureux. Mais mon stress ne me quittait pas notamment parce que nous avions parlé d’une courte préface qu’il me donnerait et que, sa mémoire à court terme lui jouant des tours, il avait tout oublié. J’ai cependant réussi à revenir sur le projet de livre (il avait même oublié que j’avais écrit un livre sur lui – alors qu’on avait beaucoup échangé là-dessus et que c’est pour ça que j’y allais ! – mais il avait heureusement noté le jour et l’heure de ma venue). On a alors évoqué diverses choses importantes et pendant que ma compagne prenait quelques photos, avec son accord, il me donna un texte qui était parfait pour la préface. Puis nous avons devisé plus sereinement de choses et d‘autres, de sa maison construite de ses mains il y a quelque 60 ans, de chansons, de tous ces gens qui font encore appel à lui, de sa famille, de l’Europe….

Nous nous sommes éclipsés après deux petites heures ; un appel téléphonique l’appelait vers d’autres causes à soutenir – comme s’il n’avait pas assez donné – mais il est toujours prêt à donner ce qu’il peut. La preuve : il nous a reçu avec une passion intacte.

En sortant, j’ai retraversé la forêt dans un état un peu second et je me suis arrêté au premier pub de Beacon pour descendre deux bières tout en savourant ce qui venait de se passer.

L’avoir rencontré donne définitivement un sens profond à ce que j’ai fait avec lui ou à son sujet. Ca me confirme dans ma démarche de passionné qui veut faire découvrir et comprendre par d’autres ce qui me brûle. Seeger est vivant, ce n’est pas un mythe ; il est possible ! Il a fait tout ce qu’il a fait et il en est encore imprégné. Il brûle lui aussi et il a allumé plus d’un autre amateur de chansons.

A quoi me servirait d’écrire sur lui, de l’écouter, d’être certain qu’il est essentiel dans l’histoire des musiques populaires si je n’allais lui parler ne fut-ce qu’une heure ou deux. A quoi me servirait un voyage aux USA en touriste alors que l’intérêt du voyage est précisément de rencontrer des gens comme lui ?

***      http://en.wikipedia.org/wiki/Rainbow_Quest

Pour mémoire : http://www.editionsbdl.com/pete-seeger-un-siecle-en-chansons.html    http://www.musiq3.be/emissions/terredessons/index.htm

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Les articles signés "La Maison Jaune" sont issus de la collaboration de Pierre David et de Lisa
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