Ecrire sur le sable

A propos de PLATONOV, d’Anton TCHEKHOV, par la Compagnie MACHINE THEATRE

Par les temps qui courent, lorsque la brutalité décomplexée et la résignation miséreuse éteignent une à une les étoiles à nos firmaments, n’y aurait-il pas urgence à célébrer le poète et à fréquenter davantage le spectacle vivant?  Voltigeurs par-dessus les abîmes et les vasières, l’auteur et l’artiste – pourvu qu’ils soient humbles, généreux et sincères, plus que virtuoses – ne seraient-ils pas notre chance, notre plasma régénérateur, notre indispensable questionnement pour retrouver du sens?

 

La jeune Compagnie Machine Théâtre n’a d’autre boussole que celle qui conduit à débusquer la vérité absolue dans l’épaisseur de la vie.  Pas d’autre dynamique que celle, collective, qui électrise son « chœur de solistes » dans un engagement total au service du texte-matrice.  Et tout s’éclaire lorsque s’alignent ou s’organisent, avec l’évidence d’une constellation, leur acte de foi, l’univers d’Anton Tchekhov, et cette adaptation de son Platonov tout particulièrement.

La comédie de mœurs n’a jamais simplement représenté pour Tchekhov un genre littéraire où il excellerait à illustrer avec talent la fameuse « âme russe », déclinée en mode théâtre.  Pas plus que Machine Théâtre ne prend prétexte de ce fleuve de mots et d’une peinture luxuriante de la condition humaine pour donner du champ aux virtuosités individuelles – termes absents de l’ADN de la compagnie.

L’un et l’autre courent en effet un tout autre galop!

A l’instar d’un Jack London quelques décennies plus tard, Tchekhov se lance dans l’écriture avant tout pour subvenir à ses besoins et payer ses études.  Médecin lui-même, et très tôt touché par la maladie, il sera le premier témoin des petits et des grands malheurs de la société.  Il en concevra l’écriture théâtrale comme le révélateur d’une condition humaine misérable, en soulignant tous ses travers minables; car « l’homme deviendra meilleur si on lui donne la possibilité de se voir tel qu’il est ».  Œuvre de jeunesse sans cesse remaniée, œuvre de sa vie donc, Platonov déverse un torrent de mots qui n’a de valeur que dans son flux et son impermanence.  Plonger dans ce courant furieux et en ramener de pleines brassées de drames et d’âmes torturées: voilà bien étalé le brouillon de la vie, … ou la vie comme un brouillon, c’est comme on voudra.

La comédie est pourtant là, et ses ressorts grinçants achèvent de pousser au déséquilibre qui fait la résilience.  A bien l’observer, la peinture réaliste de Tchekhov, avec ses guirlandes défraîchies, ses palais lézardés, son alcool poisseux, ses tombereaux de rires graves ou de larmes acides, propulse le Théâtre vers sa mutation moderne.  Et installe à juste titre Anton Tchekhov à la charnière des répertoires classique et contemporain.

Platonov décrit avec minutie la destruction déjà presque aboutie d’une jeunesse jadis défiée par ses propres illusions.  A l’heure des retrouvailles, une petite communauté de ratés magnifiques semble « y croire encore », brièvement, avant de se consumer dans l’ennui, les trahisons, et le fracas des masques qui tombent.

Cette fracture, ce déséquilibre, cette mise en abîme se révèle à Machine Théâtre comme une faille providentielle pour déployer dans ce Théâtre de la cruauté comique, cher à Antonin Artaud, toute l’exigence de l’engagement de ses comédiens.  Car le pacte fondateur de Machine Théâtre, un vrai band né dans le creuset d’aventuriers du Conservatoire d’Art Dramatique de Montpellier, n’a rien à rendre à l’humilité, à la rigueur, et au sens du texte qui font l’âme des meilleures troupes.  Tchekhov n’a rien d’une coquetterie de répertoire pour Machine Théâtre: les convergences affluent entre les vœux du premier et les gênes des seconds.  La mécanique du groupe, déclinée à l’envi dans les pièces de Tchekhov, trouve dans l’identité collective de Machine Théâtre une incarnation inédite et spontanée qui enrichit incontestablement la « représentation«  de Platonov.  Allez donc dérouler les pages du sobre site web de la Compagnie pour prendre la mesure de cet esprit collectif et de ses déclinaisons rigoureuses.  On comprend mieux, ensuite, la fusion avec le texte, la projection de cet esprit de troupe sur le canevas tchekhovien.  Le jeu de l’acteur, angle d’attaque de toutes les mises en scène de Machine Théâtre, s’empare ici des montagnes de mots bouillonnants et les accule à rendre du sens comme on rendrait l’âme.  J’emprunte aux Notes de mise en scène de la Compagnie une meilleure définition de cette volonté de triturer le verbe, « comme écrire dans le sable, faire que chaque instant soit plein à l’infini et que chaque moment détienne l’éternité, puis disparaisse. » (Nicolas Oton, porteur du projet).

Bois flottés jetés dans le torrent furieux, les mots, les rires, les plaintes et les cris des protagonistes de Platonov tissent lentement un tapis de sens qui désoriente brutalement et abandonne le spectateur, affolé consentant, dans une sorte d’entre-monde. Son brouillard suinte des nappes humides saturées de verbe, d’accents et de corps tantôt secoués, soudain plaqués au sol, lorsque résonnent les Doors ou Jimi Hendrix en d’implacables cadences. On réalise alors que la mécanique Machine Théâtre est redoutable, qui emballe tous ses chevaux ou instille lentement sa drogue – espaces glissants, lumières modelantes, moiteur palpable et alcool de noyade sur un plateau devenu acteur à part entière- le résultat est le même: on se retrouve englué dans le cauchemar.

(crédit photo: Eva Tissot)

 

Ceci survient quelquefois à la compréhension d’une langue étrangère, familière mais pas vraiment maîtrisée, ou face à l’art abstrait, ou encore en présence de fragrances qui rendent captif: la certitude d’aboutir par la grâce de l’intuition à une compréhension totale et jubilatoire … qu’on se trouvera néanmoins incapable de traduire en mots.  Il en va de même pour ce spectacle fragile et vivant, par lequel Machine Théâtre s’approche très près de ce que Valère Novarina, grand maître-sourcier du sens primal retrouvé par l’étourdissement, nomme Le Vrai Sang (titre de sa dernière création *).

Voilà exactement l’expérience offerte par Machine Théâtre avec son Platonov: s’immerger dans une communion d’émotion et de fraternité dans la compréhension infinie de la pauvre condition humaine et de ses potentiels de rédemption.  La foi en l’homme, le désir de vivre mieux s’inscrivent en effet sans équivoque comme la finalité de cette comédie amère.

Le Théâtre de ces poètes, tel notre poche amniotique, notre caverne de Platon, n’a jamais été aussi indispensable à notre inscription dans le Monde.  Et dans cette partie, il n’y a pas de petits joueurs: c’est bien sa peau que l’on met sur la table, comme le fait et y invite Machine Théâtre face à son public.

L’autre soir, au Théâtre de La Maison du Peuple à Millau **, et à l’occasion de chacune des représentations de ce Platonov, une expérience poétique est mise en mouvement et nous questionne comme ceci:

Peut-on réellement attendre tout cela du Théâtre aujourd’hui? La réponse vous ravira!

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Platonov sera joué dès ce 20 janvier 2011 au Théâtre des Treize Vents – Montpellier, et en octobre 2011 au Théâtre de Sète.

www.machinetheatre.com: Plus d’infos: calendrier des représentations, résumé de l’intrigue, notes de mise en scène, histoire de la Compagnie, revue de presse, etc.

*  Le Vrai Sang, de Valère Novarina, spectacle en représentation à Paris à la date de parution de cet article

** http://www.maisondupeuplemillau.fr/

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2 commentaires pour Ecrire sur le sable

  1. Peter Hoopman dit :

    Ca l’air que j’ai râté quelque chose!

  2. En dialogue avec votre texte sur Platon
    Je viens de poster un billet
    qui peut vous intéresser :
    éloge de la caverne

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