Dans cette lente spirale de tendresse (Les Rêves Dansants)

En confiant aux  mains d’adolescents inexpérimentés la semence de son ballet Kontakthof (1978), la grande Dame de la Danse contemporaine allemande ne cherche pas le coup de lifting improbable dont son œuvre n’a de toutes façons pas besoin.  Fidèle à un processus créatif qui la voit accoucher d’êtres dansants, Pina Bausch guide les premiers pas de jeunes personnes balbutiantes dans l’exploration émouvante d’eux-mêmes et de leur rapport aux autres.

Dans cette lente spirale de tendresse, des femmes et des hommes sont nés.

 

Les rêves dansants – Sur les pas de Pina Bausch (Tanztraüme) – Documentaire – Réalisation Anne Linsell et Rainer Hoffman – Allemagne 2010 – 1h29′ – prod. Tag/Traum – WDR

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Voici, les amis, un bouquet de talents.  L’heureuse conjonction d’impudeurs et de séductions, le ravissement de corps autrefois prisonniers, les pleins feux d’un grand ballet.  Voici un film d’aventure, d’audace, et de douceur.

Pina Bausch est née dans le giron de la  « danse-théâtre » à la Folkwang-Hochschule de Essen, en Rhénanie du Sud.  L’Amérique la découvre à la sortie de la prestigieuse Julliard School de New York, et lui offre un parcours lumineux qui culminera là-bas avec son engagement au sein du Metropolitan Opera et du New American Ballet.  Cette célébration de la parole et de la danse, ce « théâtre de la danse » constitue l’apport le plus remarquable de Pina Bausch à la danse contemporaine. De retour en Allemagne au début des années ’60,  elle poursuit dans cette voie au travers de prestations de soliste, de chorégraphe ou de directeur artistique.  En 1973, elle prend la direction du Tanztheater de Wuppertal, qui incarnera longtemps le fleuron du ballet Allemand.

Les rapports homme/femme, la relation entre la séduction et la violence, et plus largement la communication humaine sont les thèmes récurrents de ses créations. Solliciter la vie, explorer l’anatomie de chaque danseur pour construire son personnage, telle est la méthode de travail de Pina Bausch.  Elle nous fait penser à l’école américaine de l’Actor’s studio, dédiée aux comédiens, et qui fonctionnait sur les mêmes ressorts.

En 1978, Pina Bausch crée Kontakthof, une chorégraphie de la séduction et de l’amour, une singulière danse de l’exploration « (…) un lieu où l’on se rencontre pour nouer des contacts, se montrer, se défendre, avec ses peurs, avec ses ardeurs.  Déceptions. Désespoirs. Premières expériences.  Premières tentatives.  De la tendresse, et ce qu’elle peut faire naître. » En 1999, Kontakthof est remonté avec des danseurs-acteurs seniors, afin de charger le propos du poids de l’existence.  Le résultat est émouvant et surprenant.

La gageure d’une distribution adolescente, c’est bien entendu concilier – ou exploiter? – la confusion propre à ces âges particuliers avec le propos universel du ballet.  Arrivent donc quelques dizaines d’ados,  vaguement volontaires, un peu bravaches, et tous inconnus au bataillon des pointes et des entrechats.  Qu’à cela ne tienne: ils sont d’accord pour jouer, un peu, et il s’y prêtent dans la confusion des premiers pas.  Certains se cabrent lorsqu’une pudeur trop familière les envahit.  Dame, à ces âges, la tendresse « c’est avec Maman , et les caresses, pour mes chats! ».  Alors, pour une tape sur les fesses, ou un déshabillage fille/garçon tout en minauderies, imaginez les valises de patience et de confiance en soi …! Mais quel voyage!  Et quels cadeaux de la part de ces filles et garçons dès qu’ils s’approprient ce travail d’équilibriste.  S’y mêlent leurs bouffées de désirs ados d’être eux-mêmes, l’envie de bien faire – stimulé par une complicité touchante avec les répétitrices (Bénédicte Billiet et Jo Ann Endicott), et bientôt des morceaux de leurs déjà longues vies: sentiments reclus, émotions étouffées, convictions censurées.

Il faut tout voir, et en grand, de ces accomplissements personnels, de cette naissance au groupe, aux autres, et « par-dessus » tout cela, l’émergence d’un merveilleux ballet.  Car l’entreprise demeure un pari exigeant et hasardeux; à l’approche de l’échéance des représentations, la tension est palpable au cœur de la jeune troupe; seule Pina Bausch conserve la distance nécessaire pour s’émerveiller en ces moments critiques: « J’ai confiance. Rien de grave ne peut arriver. »

On ne sait ce qui ravit le plus, entre voir ces jeunes gens franchir un pas de géant vers l’accomplissement de leur personne, ou goûter cette création chorégraphique essentielle de Pina Bausch, dans une relecture nerveuse de jeunesse .

Tout est à prendre ici comme une chance.  Rarement des collégiens se sont vu offrir pareille initiation, au sens plein du terme.  Pour les spectateurs de tous âges que nous sommes, voici un ré-engagement à confier au spectacle vivant le soin de nos espoirs pour demain.  Et le goût du miel, pour la chorégraphe et ses assistantes, sages-femmes et témoins émus du spectacle de la vie qui ne s’arrête jamais.

Enfin, il y a cette évidence tissée au fil des images : tous, nous communiquons avec le  langage du corps.  Sublimé dans un ballet par des danseurs, ce langage est en effet le nôtre.  Vous et moi pratiquons cette langue banale tous les jours de notre vie.  Plus ou moins consciemment.  Plus ou moins rompus aux codes culturels, voire aux diktats de la comm’ ou de la mode.  Connaissant la fragilité des adolescents sur le thème du paraître, ce n’est pas le moindre cadeau de Pina Bausch de les avoir guidés, avec confiance et un respect infini, à l’orée de leur vie d’adulte.

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Les adolescents âgés de 14 à 18 ans ont répété pendant un an, les samedis.  Les premières représentations ont eu lieu à Wuppertal en novembre2008.

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Pina Bausch est décédée en juin 2009.  On peut la voir danser dans le ballet ouvrant le film de Pedro Almodovar Parle avec elle (en arrière-plan):

Les Rêves Dansants est actuellement (février 2011) diffusé en salle de cinéma en France (Paris et régions) – cette dimension ‘grand écran’  est constitutive du ballet, et son meilleur témoignage après les représentations.

La sortie DVD est prévue pour le début du mois d’avril 2011

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