L’OR DE SUAREZ

GARDEL Quartet – Le concert de Millau en Jazz (5 mars 2011)

Il en va des moments de grâce comme de certains matins d’été: ils inondent la chambre à mesure qu’on ouvre les volets.  Pleine mesure, oui, l’autre soir à Millau, dans la générosité des quatre artistes emmenés par Lionel Suarez et la ferveur d’un public accueillant.

Carlos Gardel, « le plus célèbre chanteur et composteur de Tango », était une invitation bien inspirée à libérer un lyrisme musical des plus réconfortant par les temps qui courent. Devant nous, donc: Lionel Suarez, l’accordéoniste multi-scènes surdoué que les plus grands réclament, instigateur et cheville ouvrière de ce brillant projet; Airelle Besson: on oublie vite que c’est rare, une fille à la trompette – Airelle fait partie des magiciens capables de révéler l’intime de cet instrument; Minino Garay, percussionniste Argentin et ce n’est pas tout: voix d’or, intuition, charisme incroyables – voici un showman!; Vincent Ségal, un prophète sans piédestal, maître d’inventions inouïes, tant de couleurs du monde dans les cordes de son violoncelle libéré.

 

De ces quatre virtuoses, affamés de rencontres et de projets atypiques, on retrace aisément le grand chemin d’excellence, planté de distinctions et de productions remarquables.  Quelques liens y renvoient, proposés ici en fin d’article.  Mais peu importe, en réalité.  Ce que ces pedigree renseignent entre les lignes, c’est l’immense culture musicale d’artistes qui ne semblent avoir d’autre pulsion, d’autre instinct que de partager tout ce qu’ils ont, tout ce qu’ils sont, dans un va-tout de flambeurs joyeux.  Avec une différence: joueurs de poker sans le calcul, chercheurs d’or sans la fièvre qui aveugle, nos prospecteurs pressentent qu’ils ont tout à gagner dans cette ruée dont ils savourent chaque enjambée.  Grands princes, ils nous invitent à leur table, et quelle table!

Ce Lionel Suarez est un type étonnant!  Voici un grand bonhomme aux poches remplies de cartes blanches pour autant de projets et de collaborations réussies, qui toutes participent à l’avènement d’un grand art.  Touche-à-tout, virtuose, assembleur inspiré de talents reconnus, …  certes, mais cela ne suffit pas.  Lionel Suarez n’en serait pas là, l’enthousiasme et la jubilation palpables dans chacune de ses formations scéniques ne seraient pas ce qu’ils sont s’il traçait cette route sans boussole.

Comme le rappelait Minino Garay en évoquant Gardel, la worldmusic, le grand brassage des genres et des traditions musicales ne date pas d’aujourd’hui.  Constitutif de la naissance de certaines identités culturelles, comme le Blues aux Etats-Unis par exemple, ou résultante du cosmopolitisme de certaines sociétés au siècle dernier, les musiques se sont toujours mélangées.  Tantôt simple témoins des migrations et des sédentarisations, tantôt véhicule identitaire plus ou moins cultivé, la musique accompagne l’aventure humaine.  Et quelque fois la préfigure, la projette dans son propre futur.

Alors, quelle boussole, quel tropisme irrépressible mène Lionel Suarez à travers l’immensité des musiques populaires et des musiques savantes?  Quelle « vista » l’engage dans la formulation de ses projets – et singulièrement de ce Gardel Quartet?  Quel bon génie dans sa lampe pour éclairer la musique de demain, celle qui est en train de naître à nos oreilles ébahies?

On peut poser cette question – comme je l’ai fait – à Lionel Suarez et tout comprendre d’un coup, dans ses yeux qui se lèvent vers un horizon inconnu, et le large sourire qui monte en appui sur son grand coeur.  La réponse est dans ses doigts, sur les touches et le nacre, les souffles organiques de son accordéon.  La réponse sourd dans les élans lyriques du c(h)oeur des musiciens, dans les splendides unissons offerts ce soir: tous les quatre – et le public donc! – conscients de marcher à pieds nus sur nos rêves pour demain.  Ceux d’une musique qui parle à tous et à chacun: une histoire, une émotion, un sentiment familiers; les murmures d’une culture populaire enfouie dont on reconnaît soudain les accents.  Pas de nom, pas de mots, mais tout est là, en train de se faire devant nous.  Aspirés au cœur du Quartet, plongés dans la conversation qui s’installe: « Quoi? Tu as quelque chose à me dire? » lancent les percussions de Minino au violoncelle de Vincent.  S’ensuit une fantaisie d’apostrophes complices entre les instruments des uns et des autres (Airelle et Lionel s’en mêlent!), de bourrades et de clins d’œil, d’harmoniques, de feulements improbables, de syncopes et de cadences: tout le monde exulte.  Un moment inoubliable.

On peut poser la même question à Vincent Ségal et trouver les mêmes réponses dans le fleuve de ses paroles: avec Vincent, tout est à prendre dans le plaisir de la distillation; celle qu’il pratique à tout vent mais dans une intimité infinie: c’est son mystère.  Suivez-le sans retenue dans les précieuses alchimies élaborées avec Piers Faccini ou Ballaké Sissoko, entre autres illuminations … (un jour à venir, un article dans ce blog consacré à Vincent Ségal!)

Assurément, Lionel sait où il met les pieds, même s’il ne sait pas toujours où il va, fort de la confiance avec laquelle il engage ses comparses.  Et c’est peut-être là le privilège de l’auditeur, de l’anonyme non qualifié que de lui donner la réponse.  Vous ou moi ne sommes ni critique musical, ni puriste de jazz et pourtant nous pouvons.  Signifier à ces passeurs que nous avons reconnu, que nous avons compris ce qui vient de se passer: cette mise en surbrillance, cette enluminure fugitive de toutes les routes qui ont fait et feront l’Humanité.  La Musique les souligne – depuis nos racines jusqu’à notre avenir nécessairement multiculturel, respectueux, et tellement riche! D’autres époques ont vu naître des genres musicaux plus typés.  La tâche se complique à l’heure de cette furieuse mondialisation, mais.

Plus que jamais, il faut cultiver le langage de la musique, du spectacle vivant et des expressions artistiques; oser ses émotions.  Oser cette langue sans fards, ultime refuge d’une sincérité salvatrice.

C’est tout l’or de Lionel Suarez.

*****

(crédit photo: Pierre Frot)

 

Ce Gardel Quartet est une formation rare, un projet né à Toulouse en 2009, et qui n’a que très peu tourné jusqu’à aujourd’hui.  L’emploi du temps des quatre solistes dans d’autres réalisations, multiples et exigeantes, en est la cause.  Autant d’expériences qui viennent cependant enrichir les prestations du Gardel Quartet.  Ceci devrait engager les programmateurs de salles de spectacles ou de festivals à s’y prendre assez tôt pour l’accueillir: parlez-en autour de vous.  Pour la même raison, aucun enregistrement du Quartet n’est disponible à ce jour, raison de plus pour souhaiter leurs concerts!

L’émission Millau en Jazz , consacrée à ce concert, avec l’extrait musical Caminito

***

Plus sur Lionel Suarez & friends:

http://www.myspace.com/lionelsuarez

http://www.youtube.com/watch?v=bDjR3_SfMJc&feature=player_embedded#at=29

http://www.mininogaray.com/homefr.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Vincent_S%C3%A9gal

http://www.jazzenligne.com/Airelle-Besson-biographie-artiste-Jazz,53.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carlos_Gardel

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