La Route de la Voix # 2: Piers Faccini et JP Nataf

aquarelle P.Faccini 1993

L’été débute à peine mais la secade déjà bien installée épuise la petite caravane qui serpente entre les blocs calcaires du Causse.  Ce n’est pas la route la plus facile.  L’eau y est rare, seule l’ombre des chênes verts offre quelque répit au cortège silencieux qui approche du château de Saint Jean de Buèges. 

Nomades engagés sur la Route de la Voix, nous approchons de l’étape avec appréhension : le ciel charge à toute vitesse  et l’orage cerne l’étroite vallée de montagne. Dressé sur son piton rocheux, le château de Saint Jean se gravit sans pause, comme un destin fatal qui vous aimante implacablement.  Ce soir, il sera graal ou cataclysme. Mais ce n’est plus un choix.

Nous rejoignons Piers FACCINI en plein ciel : advienne que pourra !

 *  *  *  *  *  * *

L’association Bouillon Cube n’a décidément pas froid aux yeux.  Nul n’aurait imaginé qu’elle pousserait le concept de La Route de la Voix jusqu’à installer un récital intimiste dans cette extrémité minérale, ce nid d’aigle dont la vocation militaire, héritée d’époques plus redoutables, a proscrit toute notion de confort.  Mais nous commençons à bien connaître les increvables animateurs de Bouillon Cube, capables de transformer un bout de causse en centre culturel, d’y attirer toute l’année un monde fou sur une programmation d’enfer, et de contaminer joyeusement les alentours en décentralisant quelques uns de ses événements.  Grâce leur soit rendue.  Parvenus en haut du piton, on découvre le campement Bouillon Cube : sa cantine et ses quatre tables, et les premiers arrivés.  A reconnaître du premier coup d’œil de nombreux visages aperçus à la chapelle de Saint Etienne d’Issensac, théâtre du premier récital de La Route de la Voix, on réalise qu’il n’y avait d’autre choix que de s’engager pour toute la Route, de faire l’expérience intégrale de cette proposition de Piers FACCINI et de Bouillon Cube.  On lit cette confirmation dans les regards croisés, les mots échangés avec les présents.  Alors, même si l’orage menace, cette étape comptera.

A l’entame du récital, dans cette manière qui est devenue si personnelle, Piers FACCINI livre un a cappella dont l’intensité surprend toujours. Je ne suis sans doute pas le seul à percevoir ce rituel au-delà de sa stricte fonction d’ouverture. Voilà donc comment un premier chant m’installe dans l’environnement particulier du lieu, dans la tonalité du récital, et presque dans les intentions ou les attentes de l’artiste. Pour chaque concert, Piers FACCINI choisit manifestement le chant le plus à même de traduire son invitation au public.  Ce sentiment est renforcé par les regards qu’il portera sur tout ce qui l’entoure : les murs et les tourelles du château, les crêtes et rochers alentour, le ballet aérien des martinets, et enfin les yeux des spectateurs qu’il recherche et allume pour composer une sorte de tableau intérieur commun, prêt à recevoir et à partager la musique.

Ce soir, un traditionnel Napolitain à la tamboura, remonté d’âges anciens et porté jusqu’à récemment par le regretté Uccio Aloisi Gruppu. La tamboura, large peau tendue sur cadre avec ses cymbalettes, propulse une cadence puissante et un timbre grave, un basso continuo que l’on jurerait voix humaine. Allez savoir : l’instrument est ancien, il a une histoire propre, à chanter et à transmettre.

A la guitare ensuite viendront des chansons sensibles, certaines éclipsées depuis quelques temps : Fire in my head de toute beauté, Two grains of sand, Three times betrayed – avec le concours du public en un bourdon chaleureux, Time of nought poignant comme toujours.

 La clémence des cieux préservera cette intimité propice le temps de quelques chansons encore. L’occasion pour Piers FACCINI de rappeler les axes choisis pour cette Route de la Voix : expérimenter la résonance de la musique dans des lieux chargés, y déplacer un public partenaire, ouvrir enfin la scène et donc cette forme d’expérience à des artistes invités. L’expérience, il en a été question pour l’invité du jour : JP NATAF, artiste parisien d’entre les murs, pour qui chanter en plein air, à la montagne et dans le vent relevait plus du saut à l’élastique que du décor insolite ! Cette appréhension se dissipera rapidement et ne fera plus obstacle à ses chansons fines, joyaux d’écritures ciselées, délivrant une musicalité qui s’apprécie dans le flow, un débit entêtant, une cadence qui s’installe dans la tête et y crée son climat. Une expérience pour le public, tout autant.  Piers FACCINI se laisse emporter et appuie JP NATAF sur quelques titres, jouant de sa National et de l’harmonica en arrangeur inspiré. Lorsqu’ils reprennent ensemble SPRINGSTEEN et DYLAN,  célébrant une passion et des souvenirs communs, c’est l’Amérique des routes et des trains qu’ils repeignent, avec la sincérité et l’engagement des chantres de ce continent d’aventure.

Cette conviction dans le chant, amenée par le répertoire, vient à point nommé alors que la soirée change de tournure : le vent s’est levé à mesure que tombait la noirceur, les bourrasques n’épargnant que les quelques spectateurs adossés au mur du château.  Ce vent-là ne fait pas de quartier, agace les enfants, disperse les partitions, interdit les bougies, … et complique les conditions du concert. On voit bien que les chanteurs souffrent, poussent la voix, choisissent plutôt des chansons qui « envoient » ( Statetrooper, If I, You name no more). On voit bien que les spectateurs s’arque-boutent contre le vent furieux, grappillant quelques notes avant que ne les aspirent les précipices bordant le nid d’aigle.

Pauvres fous, nous le sommes, mais de musique assurément. Nous tente alors cette expérience intégrale de l’instant, avec toutes ses composantes éphémères, avec toutes les énergies en présence. Pourquoi lutter en effet ? Pourquoi ne pas lâcher prise ? Le signal viendra de quelques uns, jeunes gens moins encombrés d’exigences ou de références formelles, pages blanches où s’impressionnent tant d’émotions rafraîchies. Nous les verrons soudain basculer en arrière, visage ouvert et regard vers le ciel, avaler à grandes goulées et le vent et la musique et les quelques lumières, l’odeur des pierres et de la garrigue, dans ce tourbillon des sens qui envahit toute la personne. A ce moment-là, plus de conventions, plus de rôles attribués : tout et tout le monde participe à la performance, vent compris. Imaginez alors toute la portée de cette chanson A storm is gonna come que Piers FACCINI vient poser – non sans malice ! – comme une ponctuation sur cette performance débridée. L’imaginait-il aussi extrême, cette expérience à laquelle il invitait ? Que nenni ! Il parlera plus tard de ce concert comme s’il y avait assisté, et en était ressorti lavé par le vent jusqu’à la racine des cheveux.

Deux chansons très spéciales, en rappel, toutes deux liées à leur manière aux circonstances. Each wave that breaks, comprise ce soir comme une invite à s’en remettre aux éléments (et tout ce réconfort dans  le souffle apaisant de l’harmonium  indien actionné par JP NATAF). Come my demons, exorciste s’il le fallait, dans une version rythmique, perlée aux xylophones et à la Sanza africaine, en phase totale avec les sons de la Terre et du Cosmos, aigus ce soir comme jamais.

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La prochaine étape de La Route de la Voix est programmée à la mi-août, sur le Causse de la Selle, en plein bois. Cela promet quelques fusions intéressantes avec le bruissement de la nature environnante, public compris. Nous ne ferons pas qu’y suivre le phantasme ultime d’un artiste obnubilé ; nous serons au cœur de la veine, juste à notre place. L’expérience vous tente ?

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Poursuivre la Route:

avec Piers Faccini et un forum très documenté

avec JP Nataf

et réserver pour la prochaine étape de la Route de la Voix chez  Bouillon Cube (in programme en cours)

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