Into MY WILDERNESS : entretien avec Piers FACCINI

Le 26 septembre paraîtra le nouvel album de Piers FACCINI :  MY WILDERNESS.
Nous consacrons à cet événement une revue en deux temps, invités tout d’abord par l’artiste à pénétrer au cœur des choses.

« Le concept de MY WILDERNESS est en moi depuis mon premier album, LEAVE NO TRACE.  Mais à force d’écrire – et surtout de vivre – tu comprends de mieux en mieux quelle est ta démarche, quelle est ta marche, ta route.  MY WILDERNESS n’est pas juste un recueil de chansons ;  cet album a un vrai sens, une cohérence : c’est un accomplissement.»

* * *

Le coup de froid a surpris tout le monde ce dimanche 18 septembre à Claret.  Il est midi et le serveur du Café de la Place regrette sûrement son option T-shirt/bermuda au moment de nous servir en terrasse.  Nous avons rendez-vous avec Piers FACCINI pour parler du concept de son nouvel album : MY WILDERNESS.
Quelques gouttes de pluie nous refouleront à l’intérieur du bistrot de village, dans un joyeux bazar, dosé des commentaires du match de rugby (la télé), de franches rigolades (c’est l’apéro des papas), et d’enfants qui braillent (ils ont faim – où sont les mamans ?!).

Je ne sais plus trop ce qu’on a mangé, si le vin blanc valait le coup ;  juste qu’on avait peu de temps avant la répétition pour le concert de Piers avec le TRIO ZEPHYR ; alors on a plongé sans détour dans les grands espaces, on était là pour ça.

Il est probable à l’heure qu’il est que l’artwork de l’album MY WILDERNESS ne soit plus trop un mystère.  Aperçu au détour d’un site web ou commenté par Piers lui-même dans l’une ou l’autre émission de radio, le principe des collages réalisés à partir de découpages de cartes géographiques évoque assez explicitement l’idée de voyages et – accentuée par le choix du titre :  MY WILDERNESS – celle d’un certain monde sauvage.  Questionner un artiste sur la mise au jour de son principe créatif, la couleur de son nouvel opus, est une étape un peu convenue dans un entretien de circonstance.  Avec Piers FACCINI, la conversation sort rapidement du cadre et propose une déambulation qui n’est pas sans risques.  En acceptant de la suivre, on peut approcher, sans gravité aucune, quelques visions sur la vie et sur soi-même largement pourvoyeuses de sérénité.  Témoignage, propositions, et vie d’artiste, pour qui souhaite s’éveiller à lui-même.

 MY WILDERNESS pourrait se traduire de plusieurs façons en français, mais désigne globalement un lieu sauvage, un lieu dépeuplé, fait d’immenses étendues désertiques, montagneuses, boisées, mais où la nature domine.   MY WILDERNESS évoque toutes ces terres vierges qui, à l’inverse des grandes villes, ne sont pas apprivoisées, dessinées jusqu’au dernier détail . « La métaphore évidemment, c’est que nous avons un équivalent de ça à l’intérieur de nous ; pour chacun, le wilderness consiste en un mélange d’ADN, de culture, d’expériences émotionnelles, d’amours et de haines. C’est un paysage poétique qu’on ne peut pas capter, juste le visiter ; l’expérience qu’on a de ces choses-là , on ne peut pas la relater comme un fait divers dans un journal.  Si je vis quelque chose qui me procure un impact émotionnel, et si je veux toucher les gens, qu’ils me comprennent avec le cœur, alors il faut l’écrire et le manifester différemment.  La chanson, la musique et la poésie existent pour ça ; elles sont le moyen d’entrer dans la vérité du paradoxe : lorsque  ces choses, ces expériences ne sont pas expliquées comme des faits divers, c’est là qu’elles offrent le plus de vérité.  On les ressent alors non pas avec notre cerveau binaire, mais avec cette partie de notre être où réside la compréhension, l’empathie.  Ca, c’est mon concept pour l’album MY WILDERNESS, et j’essaie de le traduire dans l’artwork, qui est une forme d’art comme la poésie ou la musique, mais dans une forme nécessairement plus graphique. »

S’élève ainsi , tranquillement, l’idée d’une identité personnelle fondée sur l’inconnu et le doute, plutôt que sur la certitude et les limites faussement rassurantes des frontières, des remparts. Mais revoici le paradoxe qui stimule l’honnêteté et le courage : loin de s’approprier ou de coloniser («  MY  ») une terre vierge, un désert (« WILDERNESS »), on ose au contraire se fonder, se revendiquer de quelque chose inconnu de soi-même, sans limites.

« L’idée d’une identité précise, fixe, est pour moi complètement anodine, dans ma spiritualité, dans ma façon de vivre.  J’aime le Zen, la poésie de Rumi, de Hafez, ces voies poétiques et mystiques qui m’aident à comprendre que le dieu est caché dans la création, que j’existe par la grâce de cette vie impersonnelle, partagée, qui est en moi comme dans toute chose.  Mes chansons parlent toujours plus ou moins de ça.  Et je conçois mes concerts de la même façon, dans la manière de faire vivre la musique.  J’essaie d’attirer l’attention ou l’écoute vers cet espace, pour que les gens oublient leurs points fixes et acceptent de se laisser emmener vers cet inconnu, ce wilderness qui leur devient familier non parce qu’ils le (re)connaissent mais parce qu’ils n’en ont pas peur.  D’autres au contraire se referment et versent dans le cynisme, le rejet.  Personnellement, je me sens bien aujourd’hui sans identité, sans frontières, depuis que je me suis affranchi de cet auto-questionnement permanent ; c’est un enfer qui casse ton énergie.  Ça devient alors assez simple de court-circuiter ce mauvais juge intérieur lorsqu’il frappe à la porte le matin. Tout va alors beaucoup plus vite, tu progresses sans stratégie, guidé par ce processus naturel. »

Notre inconscient culturel occidental, cette grande marmite de nos références ou de nos phantasmes, appelle sans doute alors l’image un peu floue de l’Amérique, de l’aventure humaine des Américains, faite de cet attrait irrésistible vers les espaces inconnus, et le réflexe vital d’y inscrire des frontières – et de les repousser sans cesse.  Cet atavisme des Américains, si puissant et quelquefois insupportable pour eux-mêmes, trouve une illustration troublante, et deux issues différentes, dans le livre-film Into the wild (de Sean Penn d’après le livre de Jon Krakauer), d’une part, et une scène du livre de John Steinbeck Les raisins de la colère, d’autre part.  Dans ce dernier, un membre de la famille (Noah) décide de disparaître, une fois atteinte la terre promise de Californie.  Harassé par le long voyage entamé depuis le dust bowl, il se baigne dans une rivière bordée de saules, de roseaux et de broussailles. « J’ai été dans cette eau-là.  Et j’veux pas la quitter, y a rien à faire. Maintenant, j’m’en vas, Tom. Je descends la rivière. J’me débrouillerai avec du poisson ou des trucs, mais j’peux pas m’en aller de cette eau. J’peux pas » . Apaisé, il pénètre sans crainte dans son wilderness. Dans l’autre, le moment où Christopher McCandless s’enfonce dans l’immensité et réalise son rêve (« I now walk into the wild »), évoque une quête ou un besoin de fuir quelque chose.  Piers FACCINI se souvient de ce besoin ressenti plus jeune, de « partir » mais dans le sens d’une compréhensible quête spirituelle, ce fameux « qui suis-je ? », cette quête absolue qui mène inévitablement à s’exposer, à fuir tout repère, à investir seul des déserts pour se confronter à soi-même. « J’ai fait cette expérience, une semaine en solo dans un désert au Mexique, juste une petite tente et le minimum en rations d’eau et de nourriture.  Vient le moment où tu as chassé tous les juges qui te pourrissent la vie, et où tu n’as plus peur de laisser s’approcher tes démons.  Après ça, tu as compris un certain nombre de choses sur toi-même.  Et tu ne fais plus de cauchemars !   «Strange is the man (…) Laughing to himself  Unbound and set The wind is his pillow and the skies are his bed», comme j’écris dans une chanson.»

Gilles DELEUZE, philosophe français bien en cheville avec la littérature, auteur de recherches approfondies sur le nomade, ou encore la schizophrénie, propose cette métaphore de l’artiste qui saute un mur et pénètre dans cette sorte de wilderness.  Piers FACCINI a beaucoup lu DELEUZE dans une première jeunesse : « Une fois qu’il a sauté, si l’artiste n’a pas peur, s’il se sent bien, il peut vagabonder dans ces terres vierges, recueillir des expériences, composer des récits, qu’il restitue lorsqu’il revient.  Ce rôle traditionnel a toujours existé dans les sociétés humaines ; c’est le chamane, celui qui passe de « l’autre côté » parce qu’il n’a pas peur. Et qui en revient. »

A présent, les choses sont claires et Piers FACCINI parfaitement en ligne, depuis sa vie intime jusqu’à son expression d’artiste, produit un album  MY WILDERNESS cohérent, l’expression d’une maturité exprimée dans l’apaisement, cette conscience de célébrer au quotidien la chance d’écrire et de jouer sa musique au cœur de ses terres vierges.

Il est temps de découvrir à présent son album.  (A Suivre dans notre tout prochain article)

* * * * * * *

www.piersfaccini.com

Pour commander  MY WILDERNESS :

le label Tôt ou Tard

Emission France Inter: dialogue avec Piers Facccini sur le thème des cartes géographiques dans la vie de l’artiste.

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A propos La Maison Jaune

Les articles signés "La Maison Jaune" sont issus de la collaboration de Pierre David et de Lisa
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