Qui-Vive? La Route de la Voix – édition 2012

Les bourrasques tordent la vigne et les ifs fouettent d’encre les murs de la chapelle. Nous sommes ces gamins enjoués qui s’ébrouent dans la poussière du chemin longeant le petit cimetière. Soudain la vue des deux silhouettes nous fige et le souvenir nous rapte, nous jette sur la Route qu’eux n’ont jamais quittée.  Alors, oui, tout nous revient : et ces pas dans les chemins, et ces notes musées dans le souffle de la marche, ces abandons dans le repos des clairières, et les sous les voûtes romanes.

 La Route de la Voix 7 juin 2012 St Julien de Salinelles - Piers faccini | Makan Badje Kountara

Ils sont arrivés, entend-t-on dire ; ils se préparent, il faut attendre. Bavarder, manger, boire un peu de vin. Parler de l’hiver qui est passé et des étapes qui se dessinent.  Laisser s’installer le temps long. Certains s’écartent, contemplent, se perdent un peu dans la vigne et reviennent vers le pôle de Saint Julien de Salinelles.  Fils ténus devenus chrysalide impalpable, nous n’avons pas bougé et pourtant le temps n’est plus le même : en cet instant la Route nous a repris.  Pas une note encore, mais au bruissement de cette vie apaisée, Piers et Badjé sont à l’écoute: le récital a donc commencé.

La chapelle est belle mais pas si sauvage. Propice alors à la célébration de la voix et de l’écoute. Piers Faccini jouera des volumes, du chœur, de la voûte, et de l’abside.  Il pourra murmurer les notes perdues et frotter l’ongle sur les cordes pour un final qui se fond dans l’écho.  Sa voix pourra sonner, égrener la pierre sèche des Pouilles, brasser l’eau sombre des Glen, caresser l’herbe du grand West. Tout sera entendu.

C’est cela, la célébration.

Quand arrive  Badjé, c’est une autre affaire, un autre monde, une autre musique qui prennent vie.  Makan Badjé Kountara est grand, tout sourire et douceur, et il est magicien. Son apparition nous bouscule un peu, nous quittons la célébration pour une terre inconnue.

Même si musicologues et historiens ont depuis longtemps établi la filiation du Blues avec la musique d’Afrique de l’Ouest, ça fait toujours du bien de le palper.  A fortiori lorsque – comme ce soir –  on est au-delà de l’exercice de style.

Ce qui se passe là, c’est l’enrichissement, la génération spontanée d’une musique jouée à l’instinct par deux musiciens puisant dans la quintessence de leur tradition les émotions, les accordages et les sonorités d’une musique nouvelle pour chacun.  Par quelle magie exprime-telle aussi fidèlement chacune des traditions et en même temps est-elle invention ?  Sans doute par la magie de la liberté offerte dans ces moments-live à des musiciens pourtant éloignés.  Pour qu’advienne cette magie, il faut l’envie, l’humilité, l’écoute, la générosité.

Comme la rencontre qui n’aurait pas eu lieu il y a 80 ans entre un immigré irlandais des Appalaches et un songster noir du Delta du Mississippi, chacun s’est projeté dans l’invention du moment, a servi la musique en train de se faire.

Notre ami Étienne Bours, dans la regrettée émission Terre de Sons (RTBF), illustrait chaque semaine comment, de tous temps, avec  les marins, les caravaniers et les marchands, la musique circule, des chansons sont reprises, adaptées, vivent et se transmettent.  Piers Faccini et Makan Badjé Kountara vont plus loin : , ils co-inventent en apportant ce qu’ils ont de plus riche, de plus authentique, même de plus traditionnel; et la magie est dans l’harmonie du résultat vivant, pas dans la leçon de musique.

Voilà la Route de la Voix, voilà l’incomparable expérience du dépouillement, de la création et du live : dans ces lieux choisis, par la limitation de l’assistance et de l’équipement, sans oublier l’incroyable adaptabilité de la production assurée par l’association Bouillon Cube, on oublie les conventions du spectacle, du rapport chanteur/public/performance; tout et tout le monde concourt à l’expérience, à sa sincérité.

Et puis il y a cet autre chose de bien installé dans la jeune tradition de la Route de la Voix : sur un agenda qui s’étale,  une communauté et son artiste se rapprochent au plus près, lançant leurs Qui-Vive ?  pour revalider ce ‘contrat naturel’, où chacun nourrit l’autre par ses émotions, ses histoires, et son questionnement.

L’orage claquait son plein lorsque nous émergeons de la chapelle, ce qui n’étonna personne puisque A storm is gonna come figurait sur la set-list.

Nous sommes repartis, plus gamins que jamais, serrant dans nos poches un album de plus ou l’affichette de la soirée.  D’autres nous ont dépassés ;  sautant dans les flaques, ils ont couru jusqu’aux camions.  Tous parlent de revenir.  Tous promettent de faire connaître La Route…

* * * * * * *

Pour une présentation plus générale de la Route de la Voix, se déporter sur le site de l’association Bouillon Cube (lien ci-dessous) et lire les impressions des concerts 2011 ici-même (section Archives en haut à droite).

Association Bouillon Cube ou encore ici

Piers Faccini: le site web  et le forum

Piers Faccini et Makan Kountara partagent avec un troisième musicien, Seb Martel, le groupe  The River, et un répertoire dédié.

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2 commentaires pour Qui-Vive? La Route de la Voix – édition 2012

  1. krystel cazabon dit :

    encore un magnifique article,bravo -:))

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