‘The Parallel Body’ renaît en ‘Corps Parallèles’ – La poésie bilingue de Dom Gabrielli

LE POÈTE DES INTERSTICES

photo: Laetitia Lisa

The Parallel Body / Corps parallèles édition bilingue (Éditions C.Chomant – 2013)  préfacée par Jacques Ancet

photo Ideïous

Dos au chêne

Le chemin m’a donné un large chêne pour filtrer l’implacable soleil et répondre à la soif.  Loin des Causses et pourtant, dans la flore de ce Volvestre accueillant, même flore luxuriante en ce temps de l’herbe : mêmes vulnéraires ondoyant sous la brise des plateaux qui purifie l’œil attentif des Milans noirs.  Le lieu se combine au moment, propice à l’ouverture du livre, à l’écoute du poète, et de la pulsation du monde.

C’est un rendez-vous un peu intimidant avec les vers de Dom Gabrielli que je m’organise là.  L’homme est pourtant familier, par la vertu de quelques échanges en petits cercles ou sur le boulevard des réseaux sociaux.

Après les brûlures adolescentes, les engagements incandescents de la prime jeunesse, la poésie je l’avoue m’était devenue un objet distant, séparé de mes émotions par les mises en scènes boursouflées de quelques petits agitateurs institutionnels.  Le jus n’y était plus.  Miraculeusement, résistait dans un coin la musique particulière de la poésie lue dans deux langues étrangères : l’anglaise et la russe – habillée des quelques images sublimées. L’anglaise, fiévreuse et rythmée, iconisée dans la jeunesse de Shakespeare. La russe, lyrique bien sûr, et que dans leur pays même les malfrats récitent la larme à l’œil.

Alors oui, par l’esthétique presque érotique de la langue, la poésie de Dom Gabrielli était déjà présente dans le chant-rivière dont je nourris ma représentation du monde. The Parallel Body, The Eyes of a ManA Strange Frenzy, publiés ces dernières années, brûlaient comme des feux d’hiver à rejoindre sans détours.

Certains artistes sont à mes yeux d’authentiques chamanes, proprement saisis, assaillis par des visions du monde qu’ils n’ont pas sollicitées. Ceux-là voient des gouffres, des cortèges sans visages, ils reconnaissent la seule mélodie capable de mettre le nomade sur la route, l’exacte température de la joie possible ; ils savent tout cela qui les effraie, ne savent pas si les mots au plus près de cette transe parleront aux autres, aideront les autres – mais les déguiser serait pire alors voilà leur seul travail : dénuder le mot, tailler dans le verbiage pour se rapprocher du jaillissement,  assembler les sons justes dans le rythme, donner au lecteur- receveur l’impulsion d’engager son propre voyage.  Ni affectation, ni prétention de poète de cour ; encore moins  recette façon thérapie brève pour BoBos à l’ikéa de l’existentiel ; ce poète-là est d’abord dans l’urgence de sauver sa peau ; publier – même de façon confidentielle – pour décharger le fardeau,  adoucir au grand jour la vision solitaire en plongée abyssale.

Ce poète-là est bien différent d’un écrivain au sens commun, et son style n’en est de même pas scruté par les diseurs médiatiques. Pas à l’abri pour autant de ne pas exister aux yeux de nous-autres.  Incapable d’inventer, interdit d’exercice de style, il s’efforce de dire ce qui ne peut l’être.

‘ Poems are’   – ‘Les poèmes sont’

Toucher le pouls du monde nous arrive quelquefois : entrevoir en une fois la souffrance de toute une vie ou au contraire son incandescence.  Sous le coup d’émotions fortes, nous cédons assez vite à ce réflexe vital de la quête de certitudes, de confort, et de plaisirs qui rassurent et aliènent à la fois.  Le poète ne connaît pas ce refuge face aux visions qui le tiennent captif.

Parvenir aux vers de Dom Gabrielli dans ma langue maternelle n’est pas évident.  Je me disais plus haut intimidé:  par cette confrontation avec la vérité que me rapporte le poète, palpitante dans un poing tendu.  Vérité de ma condition. Miroir de moi.  Car sans être poète, ni exégète, il est donné à chaque lecteur sincère de partager dans la poésie de Dom Gabrielli une tension intérieure, née de choses que nous ressentons sans les comprendre.  Dans le chaos de nos croyances occidentales qui s’effondrent – et le paroxysme de leurs derniers feux – l’humanité de demain est peut-être en train de naître.  Plus que jamais en ces temps de mutation, loin des lois cartésiennes qui asservissent, la parole des poètes est une chance.  Car les mots qu’ils remontent de leurs plongées dans les interstices éclairent cette tension entre abandon et devenir.  D’un monde à l’autre.  D’un corps à l’autre.

words can sing now‘ what is it one receives from a poet
when words fall
night and day
and create pools to outwit the rains of spring’

‘ que reçoit-on d’un poète
quand les mots tombent
jour et nuit
et créent des flaques pour tromper les pluies du printemps ‘ 

poème 41

Si justes et aboutis qu’aient pu être les vers de The Parallel Body en anglais, la pauvre traduction que je m’inflige avait jusque là tout juste permis d’identifier la nature, l’état, la vision d’un poème ; j’étais loin d’une compréhension émotionnelle globale, cette quatrième dimension indispensable pour acquiescer à toute proposition artistique.  Que dire alors si telle forme d’art touche à notre questionnement existentiel ?

Convaincu de la sincérité de la poésie de Dom Gabrielli, restait donc à éprouver l’impact de sa parole – qu’elle résonne comme lue à mes oreilles – pour être concerné.  Notre vie entière – le croyez-vous ? – est à la merci du moindre et tout-puissant signal culturel : un son, une parole, une image, un mouvement, une odeur, une brise et je me mets en marche.  Quand telle est l’attente, traduire ne suffit pas. Il faut ressentir, interpréter, et finalement re-dire.  Pour ce job, Dom Gabrielli n’a pas dû beaucoup hésiter à travailler avec Lætitia Lisa.  Chavirée dès les premières publications par cette ‘poésie des lisières’, comme le préface Jacques Ancet,  Lætitia Lisa a régulièrement accueilli et commenté les poèmes de Dom Gabrielli avec un instinct et une densité émotionnelle troublants de justesse.    Et ce n’est pas la moindre vertu de ce travail collaboratif sur la renaissance de The Parallel Body en Corps Parallèles que de révéler chez Lætitia Lisa ce talent de « dire » – même avec les poèmes d’un autre.  Une sensibilité doublée d’un sens de la beauté de ce qui simplement ‘est’, et qui fait l’âme des poètes.  Elle-même commence à s’en convaincre et c’est heureux.

‘  elle est étonnante
cette ouverture béante de la nuit
alors qu’elle dévoile
ses secrets qui hurlent en silence
mais tu es plus fort aujourd’hui

je suis un chemin qui porte au loin
mes poings sont des oiseaux
qui dansent dans la lumière orange

je sais cela prend du temps
mais ton sourire peut l’emporter
sur ce que jamais nous n’aurions dû savoir
et apprivoiser la chaleur du jour
pour couler des poèmes
en moules d’obscur

tu es frère de la nuit
tu as été confié à une noirceur
dont l’ouverture doit être forcée

promesse infinie ‘

(poem 17)

Jouir des textes dans l’écho des deux langues est un petit plaisir que l’on pratique à voix haute, jusqu’au rythme parfait qui révèle encore.

Voici d’où vient le poème 17 :

night’s eternal openness
astounds
as it unveils
secrets which scream in silence
but you are stronger now

I am a path to further
my fists are birds dancing in the orange light

I know it takes so long
but your smile can outwit
what we were never meant to know
and lift the heat from daylight
as you cast poems
in forms of dark

you are night’s sibling
entrusted to a darkness
which must be prised open

infinite promise ‘

Il suffit donc de peu aux poètes de l’urgence pour se reconnaître entre eux.  Ainsi Jacques Ancet qui, dans une préface indispensable, nomme le fil rouge de ce recueil, trace cette lisière de l’entre-deux où se confond le poète-caméléon.  Ainsi Piers Faccini, dont les illustrations de couvertures sont des poèmes en soi.  Elles portent haut les signaux d’intensité et de sensualité qui courent dans les veines de ce beau livre.

La sensualité s’apprécie également dans la qualité des livres façonnés par Christophe Chomant : du choix des papiers aux options de format, sans oublier l’originalité d’un marque-page bien attachant, voilà qui participe à ce qu’on appelle un livre précieux.

Sorties de l’humus dessous le chêne, les fourmis par dizaines couraient sur ma peau et m’avaient tenu captif d’une légère tension du danger jusqu’à ce que j’épuise le livre. Sauvé!!

 * * * * * * *

La totale

Pour l’actualité :

http://domgabrielli.blogspot.fr/

Pour obtenir un exemplaire dédicacé, envoyez un message privé sur la page :

https://www.facebook.com/DomGabrielliPoetry

Pour commander :

http://chr-chomant-editeur/Dom-Gabrielli-Parallel-Body-Corps-paralleles

Jacques Ancet chez lui:

http://www.blogg.org/blog-55642.html

Piers Faccini, peintures, dessins, etc..:

http://www.piersfaccini.com/art/

Du côté de chez Laetitia Lisa :

http://laetitialisa.blogspot.fr

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