Atout coeur (Cyrano toujours)

Commencez où vous voulez : le panache, la tirade des nez, le suspense du truchement, … Recomposez votre souvenir.
Voici pauvrement résumés les ors d’un patrimoine national. Oui, Cyrano De Bergerac est un ouvrage précieux et familier. Presque immanquablement, le souvenir d’une représentation théâtrale en jeunesse, ou – plus prégnante encore – l’adaptation filmée pour le cinéma avec Gérard Depardieu dans le rôle titre a fixé dans notre mémoire des envolées de chapeaux à plume, d’estoc et de touche par l’épée, du grandiose, de la bravoure, et puis quoi ? Un beau livre que l’on chérit sur une étagère ?

Qu’en reste-t-il aujourd’hui qui nous sauve, sinon le texte.

Créée au Théâtre National de Bretagne (Rennes – 2013), la version scénographiée par Dominique Pitoiset est passée par Toulouse (Odyssud) en ce début de printemps.
Monte la sève. La scène froide d’un immense carrelage blanc, le mobilier agressif d’une salle commune d’asile psychiatrique, les allures convenues des personnages chartés plus ou moins psychotiques, et un Cyrano ouvrant tête rasée, vêtu d’un jogging et d’un marcel fatigué … Rien, absolument rien pour accueillir la chaleur d’un mot d’amour, d’une lettre, d’un élan au balcon. Rien, hormis les lumières d’un jukebox antédiluvien qui pulse ses chansons comme un brasero rassemble les transis. Beaucoup ont souligné l’artifice de pareil dispositif, reprochant à Pitoiset de se servir du texte pour accentuer le décalage d’une mise en scène audacieuse. Mais ce filon est épuisé depuis fort longtemps et même certain public qui va au théâtre à l’aveugle, sur abonnement, n’en veut plus.

Raclé jusqu’à l’os, jusqu’à découvrir la substantifique moelle, le texte d’Edmond Rostand n’a plus pour convaincre que ses mots et sa rime. Tantôt bondissante, fulgurante, ralentie, ardente, celle-ci caresse les mots et leur musique dans sa matrice pour mieux les déposer dans la bouche aimée de son interprète. S’impose ici l’évidence – ou on veut y croire ! – que Rostand a créé ce texte en le jouant, cent pas dans sa maison, cent autres sur les chemins , cent autres sous la lune, voix haute, geste libre – comment sinon distiller et redire des sentiments aussi épurés, originels, et pourtant vulnérables à toute la vulgarité du monde ?
Comment dire aujourd’hui le baiser, l’amour ? Comment trois mots, puis les trois autres qui suivent peuvent-ils troubler, capter, engager à croire à ce qui est là… Peut-on l’écrire ? Qu’ajoute la parole à cette intensité vibrante ? Peut-on toucher par le verbe, faire exister, vivre réellement ce que l’on dit ? Que reste-t-il de nous-mêmes lorsque nous prenons ce risque ? Exposé, suis-je vulnérable ou révélé ?

Philippe Torreton dans Cyrano De Bergerac

Philippe Torreton dans Cyrano De Bergerac

Dans une collision improbable entre l’époque du Gascon et un futur Californien pas si lointain, c’est l’actualité de la programmation à Toulouse qui rapproche ce théâtre et la vision du film Her de Spike Jonze. Ici, un homme, dont le métier est d’écrire des lettres d’amour à la demande, tombe amoureux du système d’exploitation personnalisé de son ordinateur. Amours virtuelles, vraies pulsions, bouleversements, obsessions, et chagrins. Même question : qui trouver derrière la parole, les mots, le verbe toujours, sinon soi-même? Le chemin pour le découvrir, pour se le dire, dure ce que dure un système d’exploitation ou la vie presque entière d’un Cyrano.

Nous étions venus à ce théâtre de répertoire revisiter un souvenir, misant beaucoup sur Philippe Torreton dans le rôle de Cyrano pour faire revivre la plume de Rostand. C’est l’expérience du théâtre, jamais loin de la musique, qui réussit à emmener par les paliers du texte, par la sincérité et la générosité de ses comédiens, à construire et installer dans notre esprit comme un château de cartes ce qui ressemble d’abord à une probabilité : vais-je y croire – vais-je embarquer ? Cyrano et Roxane deviennent vite Cyrano et moi, Roxane et moi, toi et moi.

Au même rythme que le texte, que les êtres de cœur et de souffle qui le vivent devant nous, rejoindre le point d’orgue où s’expose Cyrano – Torreton à son ultime vérité, accomplir ce moment-là – précisément porté par la chanson d’Alain Bashung Comme un lego – nous fait exister enfin. Main saisie, larme à l’œil. Osez si vous pouvez.

Commencez où vous voulez. Monte la sève. Cyrano était beau.

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