KALTHOUM: Ibrahim Maalouf offre un habit jazz à la Diva

coverSes albums Au pays d’Alice (avec Oxmo Puccino),  Red & Black Light et Kalthoum font sans doute d’Ibrahim Maalouf  l’instrumentiste français de l’année 2015.  Si tout va bien, il remplira Bercy en décembre 2016 pour fêter 10 ans de live – une première dans cette dimension pour un instrumentiste, depuis le passage de … Miles Davis en 1984 !

Autant Red & Black Light semble taillé pour cette dynamique de fête accueillie par les grandes salles, autant le projet Kalthoum attire la curiosité par le mariage mixte qu’il propose.  On s’y intéresse aujourd’hui, après l’expérience mémorable des concerts de Toulouse (Blagnac) et d’une rencontre avec Ibrahim Maalouf.

A la fois un hommage à la diva Oum Kalthoum (on prononce aussi Kalsoum) et sa propulsion dans la modernité d’un quintet de jazz «à la new-yorkaise», ce projet  ne serait-il qu’un pari ambitieux ?
L’album et le concert démontrent au contraire que jazz et musique arabe sont bel et bien nés pour s’entendre (comme on va l’entendre !)  Ces musiques partagent en effet le principe de l’improvisation et une structure rythmique complexe.  Rien d’une leçon de musique cependant, tant cette relecture sonne naturelle.
Et qu’au passage le projet fasse la démonstration de la capacité d’intégration de la musique arabe dans la modernité n’est pas anodin non plus.

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Musicien inventif et communicateur étonnant, Ibrahim Maalouf est homme à faire mentir le philosophe, en assumant à la fois une image médiatique et cet acte de résistance que constitue la création artistique. (*1 )

Modeste bloggeur hors format, deux clés personnelles me permettent de rejoindre l’Ibrahim Maalouf d’aujourd’hui et d’ouvrir la conversation que nous avons partagée entre ses deux concerts à Toulouse (Blagnac) en décembre dernier.

La première clé est son lien avec le songwriter Piers Faccini – un parcours d’artiste indépendant d’aujourd’hui que j’ai choisi de suivre dans la durée et dont je témoigne souvent ici.  Ibrahim Maalouf et Piers Faccini ont en commun une identité culturelle métissée, teintée de Méditerranée, et ils ont collaboré à plusieurs reprises.  Tous deux partagent à mes yeux une compréhension intime de la musique : l’épure d’une mélodie – voix ou instrument – point de départ minimaliste à de multiples enrichissements.  Pour ce qui concerne Ibrahim Maalouf, nul doute que cette intimité remonte à l’enfance et résonne de la voix arabe qui chante.  Au Liban tout d’abord, dans la proximité des femmes de la famille; ce sont les berceuses et les chansons entendues dans les cuisines.  Dans l’apprentissage avec le père ensuite, qui inventa non seulement la trompette à quart de ton mais aussi la manière inédite de chanter la musique arabe avec cet instrument, de ses brillances jusqu’à ses plus fins murmures…

De toutes façons, dans la musique arabe tout tourne autour de la voix, résume Ibrahim. Ce que mon père a inventé et mis au service des grandes voix du patrimoine, je m’efforce de le prolonger dans la modernité du 21e siècle.

La deuxième clé, c’est l’oncle, Amin Maalouf qui – par l’exemple même de sa vie, de son œuvre d’écrivain, et singulièrement du petit livre Les identités meurtrières – déconstruit les lieux communs sur la question identitaire et propose de la reforger en la trempant dans la vérité complexe de chaque individu.  On va y revenir avec Ibrahim, tellement c’est fondateur de son parcours.

Famille de musiciens et famille tout court composent à mes yeux une grille de lecture pour comprendre où se situe l’homme et le musicien.  Une véritable trame de jazz, ouverte à l’improvisation inspirée.

Formé à la musique classique,  pratiquée pendant près de 25 ans – histoire de me mettre au clair avec le père dit-il en souriant…

… j’écoute et je joue aujourd’hui beaucoup de choses très différentes.  Y’a pas le choix! Pour ne parler que de musique, le monde dans lequel on vit donne accès à une quantité phénoménale de propositions ; une ressource immense et qui se renouvelle constamment.  Pensez à l’époque de Beethoven – et depuis combien de siècles auparavant, où dans les « conservatoires » de musique ou leurs équivalents le maître-mot c’était «reproduire»;  imaginez qu’on consacrait peut-être que 5% à inventer quelque chose de nouveau.  Quel changement incroyable en seulement un siècle !
Reproduire, répéter n’a aujourd’hui plus aucun sens : l’évolution de la culture va trop vite.  Stagner, c’est mourir dans son coin.

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Tout de même : marier la vénérable et traditionnelle musique arabe à l’image branchée et sophistiquée du jazz new-yorkais n’est pas une chose qui vient spontanément à l’esprit du mélomane.  Ibrahim Maalouf est-il allé chercher là une sorte de confrontation symbolique pour démontrer la modernité de la musique arabe?

Pas du tout.  Il n’y a jamais rien de raisonné dans mes projets, dans mes choix musicaux.  Je réalise des choses qui me paraissent naturelles.  Je ressens cette lecture jazz de la musique d’Oum Kalthoum comme évidemment naturelle.  Notre travail, avec le pianiste Frank Woeste a été de révéler cette harmonie entre les éléments constitutifs de chacune des musiques.  Ça s’explique d’ailleurs très bien par l’origine africaine commune dans laquelle ces deux musiques plongent leurs racines, au même titre que le blues Touareg des groupes comme Tinariwen et bien d’autres.
Par ailleurs, à la fameuse « blue note » du jazz correspondent évidemment les «maqâm» de la musique arabe – ce mode mélodique et rythmique subtil et complexe, connu du Maghreb à la Chine, en passant par l’Inde et ses fameux Ragas. (*2)
Ces déclinaisons de maqâm sont autant de bases pour l’improvisation, connue du jazz bien sûr, mais aussi présente dans les  « Suites » arabes; une trame de départ est donnée aux musiciens pour cadrer les improvisations et les développements sur le thème.

Pour ce projet mis en chantier depuis 2013, Ibrahim Maalouf et le pianiste Frank Woeste ont écouté plusieurs Suites enregistrées par la Diva. (*3)  Ils ont finalement retenu la suite Af Leila Wa Leila (Les Mille et une Nuits) et entrepris de la transposer dans le solfège occidental, pour au final écrire une vraie partition de jazz moderne.

L’objectif était clairement d’écrire du jazz de 2015, rappelle Frank Woeste.
C’était aussi très important de savoir pour qui on composait, qui allait enregistrer cette création.  En l’occurrence, Frank Woeste parle des jazzmen de New York avec lesquels Ibrahim avait enregistré son précédent projet jazz : l’album « WIND » (2011), en hommage à Miles Davis. On a bien sûr conservé la ligne mélodique originale, sans la noyer dans les arrangements jazz souligne encore Frank Woeste.
Le mieux, c’est encore d’écouter les musiciens en parler eux-même:

Histoire de célébrer complètement la filiation, Ibrahim Maalouf offre ce petit luxe de présenter en live au début du concert l’extrait d’un mouvement de la suite dans son plus simple appareil.  Magicien du Oud, le musicien Samir Homsi va ainsi donner une version acoustique sublime, l’épure de ce qui va suivre. (*4)

Quant à cette fameuse re-création jazz – et sans griller par le menu le plaisir de votre découverte, autant dire tout de suite ce qu’on en pense.

Elle est impressionnante, par la richesse et la fluidité d’une écriture qu’on dirait originale, par l’harmonie naturelle et la séduction de cette musique accordée, dans laquelle on reconnaît autant l’héritage que la modernité.
Miracle : tous les codes du jazz pur et dur sont bien là, et les pointures de la scène new-yorkaise comme Mark Turner (saxophone), Scott Colley (contre-basse) (*5) ou encore Clarence Penn (batterie) sont pile dans leurs marques lorsqu’ils calent une cadence, posent leur solo, ou repartent en chorus.   Ces gars-là, on le sent bien, sont dans la pure tradition du jazz : ils servent exclusivement la musique.  Leur grande classe, c’est de voir comment ils conservent et harmonisent leur couleur, ce qu’ils sont, avec la musique orientale. A voir comme ils envoient, on les sent enchantés par le défi de ces stimulations modales et en même temps heureux d’y retrouver leurs petits.  Bon dieu que c’est bon ! (*6)

Kalthoum tour

Kalthoum : line-up avec Scott Colley, contre-basse

Frank Woeste ouvre l’opus d’un ton primesautier mais on sent bien qu’il tient la baraque.  Un œil sur tout le monde dès que ça s’emballe, il soutient les variations mélodiques et rythmiques par son jeu sobre et précis. Mais on peut l’écouter différemment (petit luxe d’un double concert !), et se laisser emporter par le lyrisme élégant de ses ponctuations, sans parler de ses solos …  et ce beau dialogue avec celui de Clarence Penn ou de Scott Colley (ça, c’est pure exclu de concert les amis !)

Et puis Ibrahim bien sûr.  Maestro, moteur, âme de la présence d’Oum Kalthoum survolant la scène.  Il est la référence modale, sa trompette est la soliste brillante, sensuelle et fantaisiste.  Il donne la couleur de ce nouvel habit jazz offert à la Grande Dame.

live

Finalement, ce mariage mixte, cette greffe à risques, ce n’était pas si sorcier ?

Oui et non.  Les éléments du dialogue sont déjà là, bien en place, répète Ibrahim Maalouf.  La réussite est essentiellement une affaire d’intention et d’écoute réciproques.  Ca me fait penser aux cours d’improvisation que je donne ici et là.  Au début, les élèves improvisent et ça donne une belle cacophonie.  Je leur demande : Vous vouliez faire quoi ? _ Jouer ensemble _ Vous êtes contents du résultat ? _ Non _ Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir joué «ensemble» ? _ Non …  C’est le début :  s’écouter, c’est le b-a-ba.  Tout est dans le soin et la patience qu’on va mettre à révéler les éléments qui vont permettre ensuite de construire l’interface.  C‘est vrai pour la musique et c’est vrai aussi pour l’identité.

Nous y revoilà.  Ibrahim a un credo : il est aussi inutile et dangereux de se crisper sur un conservatisme rigoureux que de faire table rase du passé. Respecter la tradition et la faire fructifier dans le présent, voilà qui fait l’identité d’une personne et l’harmonie d’une réalisation.

Comme tout le monde, je suis une construction complexe mais j’assume cette diversité ;  et j’ai le droit d’être reconnu / apprécié pour tout ce que je suis.

Finalement, dans cette manière libérée de parler de soi – a fortiori quand on est un personnage public – on parle aussi des autres, et on parle aux autres  Les gens se reconnaissent ou se situent, et ça met en confiance.
Certes, ce n’est pas sans risques.  Celui qui parle comme ça parfois s’expose. (*7)

Créer, disait en substance le philosophe Gilles Deleuze, c’est résister.  Il n’y a pas d’art qui ne soit une libération de la vie.  Pour Ibrahim, comme pour tous les artistes on l’a compris, la création procède d’une nécessité, d’une réaction vitale et joyeuse à un sentiment d’immense désespoir.

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J’avais rejoint Ibrahim Maalouf dans sa loge à Odyssud, au creux de la petite heure de répit qui précède le concert.  Un emploi du temps serré, sur lequel il tient autant que possible à greffer des rencontres avec les publics scolaires ou celui des écoles de musique locales.  Transmission, disions-nous …

Il est temps de conclure et Ibrahim s’empare du livret de Kalthoum que je lui tends pour la dédicace.

Il l’ouvre, lit à voix haute la citation du livre de son oncle (*8) et lâche :

Voilà ce que je voudrais qu’on dise de mon album Kalthoum plus tard : Marier la musique d’Oum Kalthoum au Jazz de New York ?  Mais c’est la même musique, ça va de soi !  Qu’est-ce que vous aviez besoin de le démontrer en 2015 ?!

Et cette dédicace ?  J’ai envie qu’on parle de la couleur de ses deux derniers albums.  Pour Red & Black light, c’est réglé.  Mais pour Kalthoum ?  Il n’a pas hésité longtemps, je vous assure :

J’ai envie de dire : le noir et blanc coloré ! (sourire)

Belle vision pour 2016.  Bonnes suites Ibrahim.
Je ne crois pas que votre musique prenne jamais la poussière.

* * * * * * * *

L’agenda des concerts est mis à jour sur le site officiel.

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Notre article consacré au concert de la tournée ILLUSIONS d’Ibrahim Maalouf est disponible ici.

* * * * * * *

*1   « Quelle est la relation entre l’œuvre d’art et la communication ? Aucune.  L’œuvre d’art n’est pas un instrument de communication. (…) En revanche, il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. » – Gilles Deleuze in Qu’est-ce que l’acte de création ? – Conférence Femis 1987.

*2  Cette structure mélodique permet, par des intervalles en quart de tons et des altérations en dixième de ton, de composer des mélodies extrêmement nuancées, sur des rythmiques décomposées souvent sur plus de 20 temps.  Voir l’excellent ouvrage de référence : Dictionnaire thématique des Musiques du monde – Etienne Bours, Fayard 2002 ou la page wikipedia

*3  Les «Suites» arabes sont des pièces, jouées en plusieurs actes ou mouvements, comme nos symphonies occidentales, d’une durée de 45 minutes à 1h30, 2h parfois.

*4  On peut aussi écouter sur le web les versions d’époque chantées par Oum Kalthoum. (lien)  Ça permet de reconnaître et de comprendre d’où viennent certains passages qui interpellent de prime abord dans la lecture jazz de Maalouf.

*5  Distribution des rôles pour l’album Kalthoum : Larry Grenadier pour la création et l’enregistrement, Scott Colley en alternance pour la tournée – dont les concerts de Toulouse.

*6  Il y a par exemple ce passage dans Overture 1 – à partir de 1’15 : une cassure et le passage à un rythme plus syncopé, marqué d’abord au piano par le génial Frank Woeste, rejoint ensuite dans un tricotage subtil par le bassiste et le batteur.  Sans référence érudite d’aucune sorte, on comprend tout de même qu’à ce moment se rencontrent et s’harmonisent les rythmes complexes du Jazz et la mathématique des maqâm arabes.  Ce n’est pourtant pas là qu’on s’arrête.  Sublimée, la mécanique de précision !  Enchantée, la danse qui nous emporte, nous les profanes…

*7  Au moment de cette conversation (16 décembre 2015), Ibrahim Maalouf avait déjà été victime d’un contrôle au faciès dans l’Eurostar et venait d’encaisser quelques commentaires réactionnaires suite au post de son clip Run the world (girls) sur les réseaux sociaux. [Dans le contexte des élections régionales de 2015 et de la montée du FN, quelques commentaires haineux ont par la suite fait leur apparition].  C’est une réaction minoritaire mais bien sûr que ça me fiche un coup.  Je reste pourtant convaincu qu’il ne faut pas baisser les bras ; il faut en revanche y aller progressivement, même lorsqu’on est convaincu que l’avenir sera inévitablement multiculturel.  C’est plus fort que moi, la transmission chez nous, c’est un peu une histoire de famille.  C’est vrai pour la musique comme pour le reste.

 *8  «Pour ce livre, qui n’est ni un divertissement ni une œuvre littéraire, je formulerai le vœu inverse : que mon petit-fils, devenu homme, le découvre un jour par hasard dans la bibliothèque familiale, le feuillette, le parcoure un peu, puis le remette aussitôt à l’endroit poussiéreux d’où il l’avait retiré, en haussant les épaules, et en s’étonnant que du temps de son grand-père, on eût encore besoin de dire ces choses-là.» Amin Maalouf – Les Identités Meurtrières – 1998

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6 commentaires pour KALTHOUM: Ibrahim Maalouf offre un habit jazz à la Diva

  1. Carle dit :

    Quel sublime article ! Vos mots sont un délice, autant que le sublime « concert » KALTHOUM entendu le 28 novembre dernier à LORIOL.

    • pierre david dit :

      Merci Carle pour ce commentaire chaleureux. Près d’un an sépare notre découverte respective de ce concert et je suis heureux de voir que la grâce intacte de Kalthoum permet encore de partager quelques émotions. Merci pour votre lecture ici.

  2. Devenue fan d’Ibrahim Maalouf depuis un concert à Toulouse, puis à Grenoble, j’adore votre article, merciiiii

  3. carle dit :

    Merci pour cet extrait que j’apprécie énormément. Merci pour vos mots qui transcrivent si précisément ce que l’on ressent à l’écoute de la musique d’IBRAHIM.

  4. BERNADETTE dit :

    Merci pour l’extrait

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