Gabriela, Rom de France. Une femme bien !

‘Comment je résiste.  Gabriela, Rom de France’  par Catherine Monnot
(Ed.Le Vent se lève – 2016)

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C’est un petit livre fait pour le commun : vous et moi qui n’avons des Roms de France qu’une vision fugitive, sans doute caricaturale, et – soyons honnête – limitée à la perception d’une communauté ou d’un stéréotype, très rarement à la vie quotidienne d’un individu : une femme, un homme, un enfant Rom vivant en France.

En ces temps d’instrumentalisation politique à tout-va, la question est sensible, le débat souvent miné.  La voie choisie par Catherine Monnot échappe à ce double piège car son propos est ailleurs.  En choisissant de s’entretenir avec une femme Rom et de restituer ce témoignage intact, sans l’once d’un discours moralisateur ni même pédagogique, l’anthropologue réalise tout d’abord un travail d’information sur la condition quotidienne d’une femme Rom et son parcours depuis la Roumanie rurale jusqu’au camp à Toulouse.

Augmenté de quelques notices documentaires, ce court livre, vous verrez, transcrit essentiellement une conversation étalée sur plusieurs mois entre Catherine Monnot et Gabriela Cantia Ciausu, réalisée avec l’aide d’un traducteur à l’intérieur du camp de la Flambère, au-dessus de Purpan.  Une conversation, n’est-ce pas justement la meilleure manière de rencontrer quelqu’un ?  Gabriela en tout cas se confie à Catherine Monnot, de femme à femme, de mère à mère, et c’est ça que l’on retient.  On apprend des choses sur la condition plus que rude des femmes dans une culture communautaire que la pauvreté empêche d’évoluer; on entend ses difficultés quotidiennes, ses craintes et ses rêves, mais surtout on rencontre une personne.

Gabriela Cantia Ciausu et Catherine Monnot

Gabriela Cantia Ciausu et Catherine Monnot

C’est en cela que ce petit livre me touche, m’implique suite à la lecture-rencontre, change mon regard.  C’est une clé.

Adolescent avec les copains, je me faisais un peu d’argent de poche en proposant de laver des pare-brises sur le parking des supermarchés.  Plusieurs années de suite – il n’y a pas si longtemps, j’ai récolté des reines-claudes dans un verger envahi de hautes herbes et de ronces, de quoi faire quelques confitures.  Dans la profusion des rejets de consommation du centre-ville, il m’arrive de récupérer / réparer une chaise à peine abîmée, ou une palette que je transforme avec soin en petit mobilier pratique.  Suis-je pour autant un maraudeur, un fouineur, un casse-pied qui choque l’honnête ménagère ou agace le commercial gominé ?  Qu’est-ce qui me distingue – même à mes propres yeux – du Rom dans les mêmes situations ?  Lorsque disparaissent les bijoux de la Castafiore, Tintin suspecte immédiatement les Romanichels du camp voisin de Moulinsart, mais l’intrigue se dénoue par la découverte du collier dans un nid de pie.  Ca suffit à tout expliquer ? Clichés culturels anciens d’une part, soigneusement entretenus par les médias de masse, et d’autre part une situation de pauvreté, de nécessité absolue qui n’est pas la mienne.   Voilà sans doute comment s’installe un mur de verre entre moi et la femme, l’enfant, ou l’homme Rom croisé aux feux-rouges, dans la rue, ou près des poubelles de mon immeuble.

« Dans toute forêt, il y a toujours un arbre mort et un arbre sec » (dicton Rom)  Ca veut dire qu’on trouve toujours des gens mauvais dans un groupe, mais que ça ne veut rien dire pour les autres.  Et peut-être qu’avec le temps, à force de travailler et de parler, les gens se rendront compte que nous, les Roms, on est aussi des gens bien, ni plus ni moins que les autres. [Gabriela]

campFlambere

Publié avec des moyens limités, le livre a toutefois bénéficié de quelques événements de présentation / rencontre / échange  avec Catherine Monnot – pour ma part à la Librairie Ombres Blanches, où je passais par hasard. (*)

Catherine Monnot est en train de parler, de répondre à une question.  Je ne connais pas son livre à ce moment ; je comprends petit à petit sa démarche.  Elle énumère des faits, rapporte des éléments de la conversation, rappelle le contexte socio-économique impitoyable de la Roumanie rurale à la fin de l’ère Ceausescu et focalise rapidement sur la vie quotidienne de Gabriela enfant, jeune fille, femme mariée, et aujourd’hui grand-mère ; sa vie entre les travaux ménagers, la violence des hommes, et le corset culturel de sa communauté.  Il sera ensuite question de la vie dans le camp de Toulouse, sur le même ton : peu de commentaires, pas de sentiments, pas de discours culpabilisant mais des faits, un éclairage. Au fil de l’échange et de ce que j’y apprends, m’apparaît lentement le récit épique d’une vie rude, terre-à-terre, dans lequel se dessine le portrait de Gabriela.

Une personne dans l’auditoire se lève alors et, parce qu’elle a déjà lu le livre, témoigne de ce que je suspecte : sans mettre en œuvre aucun procédé romanesque, ce livre d’entretiens et le champ totalement libre laissé à la parole de Gabriela finissent par toucher le lecteur au niveau de ses émotions, par changer son regard, et rendre possible une rencontre.

Voilà comment je me retrouve impliqué, concerné, attiré par la lecture de ce livre.

Merci à cette lectrice-témoin pour l’indice de la qualité littéraire de Gabriela, Rom de France, une qualité nichée aussi bien dans un roman (réussi) que dans un document sincère.  A la fin de la rencontre, je vais lui dire.  Elle ajoute alors une autre vérité (que la lecture confirme) : c’est l’émancipation que réalise Gabriela à travers ce récit par rapport aux conditions de sa vie passée, par rapport aux contraintes culturelles et communautaires imposées à sa vie – à son existence de femme.  Gabriela dit des choses fortes, pas évidentes, et même si l’absence de traduction du livre en Roumain ne permet pas d’en évaluer l’impact sur sa communauté, la liberté dont elle fait preuve inspire le respect.

C’est je crois un témoignage important, sinon un message, tant de la part de Gabriela que de Catherine Monnot, qui – une nouvelle fois – part de l’intime, de l’individu pour éclairer une problématique universelle.  Je pense à la question du voile dans la culture musulmane, par exemple, qui demeure engluée entre débats violents, prises de position médiatiques, et dérive mercantile pestilentielle (bientôt les collections hiver !)  Sur le sujet, je recommande une autre lecture lumineuse : Kant et la petite robe rouge de Lamia Berrada-Berca. (**)  Ce n’est qu’une fiction  mais on y lit de belles choses :

« Il n’y a qu’une chose à faire: laisser les yeux scruter le monde et devenir un regard libre qui rêvera le monde, qui rêvera quel monde transformer pour ceux qui voudront le voir après lui … »

Un ami musicien Italien me disait l’autre jour un différence immense qu’il ressent entre Paris et New-York, deux villes cosmopolites dans lesquelles il a beaucoup travaillé : ces deux villes accueillent les gens du monde entier, mais là où Paris demande que tous s’intègrent à l’image que la France des Lumières se fait encore d’elle-même, New-York est littéralement faite, s’est construite, n’a d’autre identité que cette accumulation de migrants qui constitue au final ce tout qui s’appelle New-York.

Pour que le monde change, il faut que les individus se mettent en mouvement, et nécessairement que leur regard change. Merci à Catherine Monnot d’avoir percé pour moi le mur de verre. Ce petit livre me confirme que le regard change quand on est touché.
A ce titre – entre-autre – il mérite notre bouche-à-oreille.

GabrielaRomdeFrance002

Interviews de Catherine Monnot et de Gabriela sur le blog d’une consœur:
https://duniddepie.wordpress.com/

(*) Ok j’y vais très souvent mais je n’avais pas noté cet événement

(**) Kant et la petite robe rouge de Lamia Berrada-Berca [Editions La Cheminante (réédition augmentée 2016)]

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