Je t’aime moi non plus (Musique et Festivals d’été)

Esperanzah! ©photo Bernard Weickmans

Esperanzah! ©photo Bernard Weickmans

Pour une bonne partie de la jeunesse « qui bouge » – mais aussi d’autres générations, le baptême de l’été est souvent donné par le premier festival en plein air, un de ces festoches libérateurs où vous porte la bande de potes, la communion béate avec un monde de gentils, une bande-son permanente et quelques concerts galvanisants, sans oublier la bibine.

Entre les expériences fondatrices, initiées par les premiers rassemblements du genre dans les années post ’68 et les grosses machines sponsorisées d’aujourd’hui, un certain sens de la fête a subsisté dans l’esprit des festivaliers.  Mais au prix de quelles mutations, visibles ou invisibles ?  Et surtout à quel prix – qui perd – qui gagne quoi ?

Dans un hors-série fort intéressant, le magazine belge Imagine [Demain le monde] ouvre ses colonnes à la réflexion et l’analyse fouillée par quelques observateurs avisés de ces manifestations à travers le monde en général, et en particulier témoins privilégiés d’un de ces festivals emblématiques en Belgique il y a 40 ans : Le Temps des Cerises.
L’évolution des festivals dits «folk» à l’époque et étiquetés aujourd’hui « altermondialistes » constitue leur périmètre d’observation.

Sur fond de guerre froide, de décolonisation, des premiers plans d’austérité, et de libération sexuelle,  Le Temps des Cerises, ce mini-Woodstock, non-conformiste et engagé, a été lancé en 1972 dans les jardins et la cour de l’abbaye de Floreffe (Belgique), comme les parvis des église attiraient autrefois les bateleurs.  Il ne connut que trois éditions.
Trente ans plus tard, tiens donc au même endroit, naissait le festival Esperanzah!
Créé sur un modèle éthique et un postulat de  programmation ouverte, il est rapidement devenu un festival phare du circuit alter (plus de 50.000 festivaliers en 2015).

Dans un contexte de forte concurrence entre festivals (ndlr à propos de l’envolée du montant des cachets demandés pour les artistes en vogue), nous refusons de jouer dans cette foire aux enchères.  Et notre priorité reste la programmation de talents émergents, novateurs, et mobilisateurs d’énergies.  Nous avons aussi à cœur de défendre des voix engagées et porteuses d’espoir.  (L’équipe d’Esperanzah!)

Etienne Bours est un des auteurs de ce dossier.  C’est aussi un familier de La Maison Jaune, si on peut dire, puisque nous avons consacré quelques rubriques aux publications de ce fin connaisseur de la chanson française et des «musiques du monde», ancien conseiller à la Médiathèque de Belgique, journaliste, producteur radio, formateur, et auteur donc d’ouvrages de référence comme le Dictionnaire thématique des musiques du monde, Le Sens du Son, d’une somme consacrée à la musique Irlandaise (dont nous allons parler bientôt ! ), et du premier livre en français consacré à Pete Seeger.  Il est un de ceux qui regardent l’histoire et goûtent l’esprit des premiers festivals avec une certaine émotion, mais sans « nostalgie de vieux » !

Le Temps des Cerises ©photo Philippe Ruelle

©photo Philippe Ruelle

Il est des moments où, à force de regarder devant soi, on finit par se retourner.
Parce que, au-delà du lieu lui-même, l’atmosphère nous fait penser qu’on est déjà passé par là.  On a même, peut-être, contribué à créer cette ambiance.  Des traces se sont superposées au lieu de s’effacer avec le temps.  (…)  Il est temps de se poser des questions sur tous ces festivals de musique, sur leurs raisons d’être, sur l’accès à la culture musicale dans la plupart d’entre eux, sur le déferlement festif et la consommation aveugle de beaucoup de grands rassemblements…
 E.Bours

Etienne s’en va cueillir dans l’esprit des premiers festivals les accents régionaux, le son des derniers ménétriers – ces musiciens routiniers appelés dans les bals et les fêtes de village, autant que les tartines au chèvre et les souvenirs de l’amour libre derrière les buissons !
Plus loin, il reproduit la lettre de Pete Seeger aux jeunes du monde entier (1972), qui demeure un document important de réflexion sur le sens et la portée des musiques populaires.

Le Temps des Cerises © photo Philippe Ruelle

Le Temps des Cerises © photo Philippe Ruelle

Son regard critique se porte ensuite sur l’imbrication du mouvement folk et des musiques du monde dans la dynamique de ces festivals qui, avec le temps et beaucoup de concession à une labellisation de marketing, figent une sorte de sono mondiale qui ne ressemble plus à rien.  Etienne Bours scrute ces étiquettes et s’interroge sur des  notions larges (et parfois très politiques) comme l’identité, le métissage ou la globalisation.  La musique traditionnelle n’est absolument pas figée.  La musique nomade voyage certes, mais séparée de son contexte d’origine (chant ou danse d’une personne ou d’une population) elle risque de subsister par sa seule musicalité, de devenir un son, un gimmick dont un autre musicien va se servir pour construire une autre musique que d’aucuns diront métissée.

Cette réflexion est diablement questionnante sur la mutation des expressions originales lorsqu’elles rencontrent les formats de la diffusion de masse. C’est un des chapitres les plus intéressants du dossier.  Il renvoie à l’ouvrage  Le Sens du Son (Etienne Bours Fayard), largement consacré à ce sujet.

©photo Bernard Gillain

©photo Bernard Gillain

Sens de la fête, prix d’entrée, programmation, qualité du son et de l’écoute, recours aux bénévoles, subventions, …  Etienne Bours explore avec un regard à la fois critique et bienveillant l’évolution des festivals.

« Faire la fête », c’est la réponse majoritaire à la question posée à 120 festivaliers d’Esperanzah! 2015  Quelques uns ont nuancé, expliqué, argumenté.  Mais pour la plupart, la musique est un ingrédient de la fête, au même titre que le camping, les, potes, la bière, et que sais-je encore. E.Bours

La fameuse «fête» , carnaval ou festival, est bien sûr depuis longtemps sous la loupe des penseurs, des sociologues et des anthropologues. Les besoins de communion, de résurgence et de transgression qu’ils identifient dans ces circonstances sont certes toujours décelables aujourd’hui.  Mais pas que. L’anthropologue Jean Duvignaud par exemple précise que « si périssable soit-elle, la fête engendre des semences d’idées et de désirs, jusque-là inconnus, et qui souvent lui survivent ».

Dans un grand festival, on se retrouve en nombre dans une certaine illusion de groupe.  On boit, on mange, on laisse libre cours à une relative excentricité dans son habillement ou dans son comportement.  Mais on participe aussi sans doute à l’éclosion et au partage d’idées transgressives.  On a parfois l’impression de prendre part à une réflexion collective autour d’autres manières de vivre et d’organiser la planète.  Le tout en payant parfois un prix immodéré pour trois jours de fête et avec des artistes totalement inaccessibles parce que retranchés dans leur statut de pseudo-stars » E.Bours

© photo Charlotte henrottin

© photo Charlotte henrottin

Mais désormais, la fête rime aussi avec commerce, exotisme et pacotille.  Là, Etienne Bours attaque dans le dur et sa critique est sévère, d’autant que ce concept-business finit par formater l’attente des festivaliers devenus simples consommateurs.

Beaucoup de festivals en arrivent de la sorte à nous donner l’impression que le monde est un village : un peu de tout pour tout le monde dans une grande illusion de convivialité et de partage sans limites. (…) C’est le festival évasion pendant quelques jours, comme si on allait en vacances.

Je garde à jamais le souvenir extraordinaire de cette fille qui gueule comme un putois devant la scène pendant une demi-heure, attendant l’artiste, criant fort qu’on veut la musique, chantant, dansant, se croyant drôle, assumant complètement le fait qu’elle est là pour faire la fête et rien d’autre (mais énervant tout le monde).  Et quand l’artiste arrive sur scène et entame son concert, cette personne se dégonfle petit à petit, s’étiole, se décompose, se liquéfie littéralement et demande à ses voisins : « Qui c’est ? », et enfin s’en va après trois chansons, nous laissant pousser un soupir de soulagement et écouter tranquillement Rokia Traoré. E.Bours

Celle-là, on l’a tous rencontrée pas vrai?!

Festival Les Traversées de Tatihou © photo Christine Breuls

Aux Traversées de Tatihou, le public se rend sur l’île à marée basse pour assister aux concerts de l’après-midi © photo Christine Breuls

Changement de ton.  Focus sur les festivals qui privilégient la musique, qui organisent et facilitent la rencontre entre publics et musiciens, grandes stars ou pas.

J’aime ces endroits où l’on se retrouve sous de grands arbres à parler avec des musiciens, à boire des vins locaux et manger des plats du cru.  J’aime ces concerts dans des espaces aérés où l’herbe est grasse et attirante, où le chapiteau est accueillant, la scène visible, la sono honnête.
(…)
Dans ce type de festival, la musique est une culture, c’est la culture de l’endroit.  Elle est née là, elle y vit et y évolue, et au moment du festival elle attire sa propre communauté autant que des gens venus de l’extérieur et qui entendent la découvrir – les uns et les autres ne vivant pas nécessairement ce festival de la même façon.  La musique est la culture. E.Bours

Voilà le credo d’Etienne Bours: il existe des festivals de culture, de ces festivals indispensables pour les musiciens, pour les musiques, pour les publics et pour créer le contact entre musiques et publics.  D’autres dynamiques intéressantes sont aussi à l’œuvre dans des festivals vitrines d’une culture précise mais ouverts à la rencontre; leurs programmateurs ont l’intelligence de créer des liens, de jeter des ponts vers d’autres cultures.

Voilà pourquoi ce dossier est intéressant.  Outre le coup de loupe sur les conditions de la fête, il recentre la question sur notre rapport à la musique, dont les festivals ne sont qu’un mode ou un contexte d’accès.

Ce n’est peut-être qu’un regard de plus sur le rapport de force entre l’offre et la demande, et on peut être pessimiste quant à l’évolution de la norme, au lissage irrésistible vers un standard mondial.
Cependant, l’expression d’une demande différente et l’agrégation de comportements de consommation réfléchis rendent possible le maintien ou la création de manifestations différentes, où la culture demeure plus importante que le business.  C’est un peu comme acheter ses légumes en circuit court non ?

Ce dossier donne en tout cas beaucoup de pistes pour la réflexion.  Je le recommande pour vos dérives d’été, et je vous souhaite de dénicher le petit festival inoubliable qui fera votre bonheur.

  • * * * * *

Le hors série Musique, fête ou festival? du magazine Imagine  (juin 2016) est disponible au prix de 8.50€ (hors frais de port) dans un réseau de points de vente en Belgique ou par correspondance en s’adressant à la rédaction via info@imagine-magazine.com.

Le dossier contient également les articles et les contributions du collectif « Temps des Cerises »: Hubert Dombrecht, Bernard Gillain – créateur du Festival Le Temps des cerises, Philippe Grombeer, Christiane Sarton, Jean-Louis Sbille, Mirko Popovitch, et Etienne Bours, ainsi qu’une contribution de Jean-Yves Laffineur, directeur d’Esperanzah!

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5 commentaires pour Je t’aime moi non plus (Musique et Festivals d’été)

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