La quête du Craic ou Les chemins de La Musique Irlandaise, par Etienne Bours (1/5)

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Voici plus qu’un livre : une somme, l’histoire d’une passion de 30 ans pour une musique, ses musiciens, son histoire et celle de son peuple mêlées.  Pour Etienne Bours, La Musique Irlandaise (Fayard, 2015) est la démonstration exemplaire qu’une tradition profondément ancrée peut être en même temps dynamique et vivante.

Le temps long de l’été est propice à ce type de plongée dans un univers entier, l’occasion de creuser une thématique et d’y fixer les bases d’une nouvelle curiosité, qui sait d’une passion à naître ?  Ce livre s’y prête, par le ton et les points d’entrée favorisant une exploration dynamique, autant bien entendu que par la musique irlandaise dont il est question : épique, festive, dramatique, amoureuse et dansante, comme la bande-son d’une humanité en marche.

 

« Peu de pays autant que l’Irlande s’identifient à leur musique.  Elle est partout, elle est l’autre facette du paysage et on la reconnaît dans le monde entier.  Un Irlandais sur cinq est musicien, les émigrants ont porté leur patrimoine sur tous les continents : la musique irlandaise est vivante, elle se joue au jour le jour sur ses propres terres comme sur celles de ses millions d’exilés.  Elle est présente sur les scènes de prestigieux festivals ou de célèbres théâtres du monde.

Pour faire découvrir la richesse de ce répertoire, Etienne Bours retrace en une première partie l’histoire du pays et de son peuple telle qu’elle apparaît dans les chansons.  Les caractères de cette musique (les formes, les instruments utilisés, …) sont présentés ensuite, depuis les origines jusqu’aux développements actuels»
(Etienne Bours – La Musique Irlandaise, quatrième de couverture)

Ce qu’on pourrait qualifier à première vue de « pavé »  est en réalité la trame d’une vie de passionné, comme peut l’être un chercheur.  C’est tout-à-fait le portrait d’Etienne Bours, ancien conseiller à la médiathèque de Belgique, journaliste, auteur, producteur radio, programmateur de festivals, …  Pour ce spécialiste des ‘musiques du monde’, ce livre pourrait bien tenir lieu de fil rouge, de quête bonifiée, dont les révélations ont éclairé ses recherches dans d’autres cultures.

Le bonus, c’est que – tout scientifique qu’il soit – cet ouvrage se lit comme un roman, une chronique haletante, un feuilleton radiophonique.  C’est aussi une régalade de références musicales, des plus pointues aux plus surprenantes, ce qui permet d’ailleurs d’aborder autrement la lecture de La Musique Irlandaise.
En effet, la rigueur du travail d’Etienne Bours offre de précieuses clés et plus encore de points d’entrée pour les chercheurs et les passionnés.  Plus précisément, l’auteur a complété l’ouvrage avec de précieux index qui offrent toutes sortes de navigations possibles.

En plus d’une bibliographie riche comme une thèse de doctorant, on trouvera la référence de sites internet intéressants : sites d’archives, de magazines spécialisés, des sites pour l’achat de musique et même d’instruments.

Une sélection de films cités dans les différents chapitres y est également présentée et commentée.

Fidèle à ce qui fut longtemps son métier : conseiller pour la constitution des collections à la médiathèque de Belgique et formateur dans de nombreuses médiathèques en France, Etienne Bours détaille ensuite sa discographie conseillée, véritable trésor, volontairement limitée à 120 albums et organisée en thématiques.  Il est cependant possible de poursuivre la recherche grâce à l’index très fouillé des noms de personnes (dont des chanteurs) et de groupes.  Ces références pointent sur des passages du livre où il est bien sûr question des classiques Chieftains ou Clannad, mais ne soyez pas étonnés d’y lire quelques annecdotes à propos de Keith Richard, Bono, The Pogues ou encore The Dropkick Murphys.

L’index des titres de chansons et des œuvres est du même tonneau (près de 800 références : un grand tonneau !).  Enfin, celui des ‘termes spécifiques’, relatifs à l’Histoire ou à la musique elle-même, répondra aux questions des lecteurs les plus sourcilleux.

Musicien de rue - Dublin ©Christine Breuls

Musicien de rue – Dublin ©Christine Breuls

Pour vous donner une idée, voici un extrait qui évoque le conflit en Irlande du Nord :

« Au tournant du siècle, il semble enfin que la lutte fratricide accepte d’appartenir au passé.  Les plaies se pansent et les dialogues se  nouent.  Le monde politique évolue, les armes se taisent presque unanimement. Les Irlandais de Belfast et de Derry respirent enfin.  Il suffit de comparer deux chansons écrites par Ron Kavana au fil de années :

Qui peut penser pour vous – personne.  Ni un Loyaliste, ni un Nationaliste – avec un fusil.  Laissons les griefs de l’histoire au passé.  Vivons pour le futur et pour une paix durable.  Pour les enfants et les enfants des enfants (For the children)

Et maintenant, si la guerre est vraiment terminée, nous pouvons entamer la reconstruction ; avec un nouvel espoir pour les enfants d’Irlande (Irish ways)

Les choses sont tellement simples, après tant de noirceur, que les images et les textes de ces chansons parlent presque inévitablement des enfants, de lumière, et tout simplement d’espoir.  La chanson populaire n’a jamais prétendu compliquer ce qui  peut s’énoncer avec les mots les plus évidents.
Mais les mémoires sont têtues et les appartenances ancestrales tenaces.  Il demeure chez certains un instinct quasi raciste, un sentiment de supériorité peut-être, qui se manifeste notamment par l’appartenance à l’Ordre d’Orange,  cette franc-maçonnerie gouvernée par des bigots, comme l’écrit Michel Sailhan.
Ruefrex, groupe punk issu du milieu protestant de Shankill à Belfast, n’a jamais hésité à critiquer le sectarisme des uns et des autres, à tel point que les musiciens se sont fait des ennemis des deux côtés.  Leur analyse qui n’est pas tendre avec le pouvoir protestant :

A nous vous avez dealé ce trafic irlandais, mais voici qu’arrive le prix à compter.
Vous avez joué avec le démocratie, vous avez joué et vous avez perdu.
Et vous jouez aux cartes avec des hommes morts, mais vous perdez de toutes parts.
Vous avez triché avec mon peuple dans le passé et le présent, mais nous vivrons et nous mourrons sur cette terre (Playing cards with deadmen) « 

(La Musique Irlandaise -pages 256-257)

Pub - Dingle ©Christine Breuls

Pub – Dingle ©Christine Breuls

Et puis, si vous avez poussé la porte d’un pub, ceci devrait vous parler :

« Pendant longtemps, les pubs ont vu avec plaisir des musiciens de toutes sortes jouer chez eux et attirer le client, en général le touriste, celui qui est content avec un mélange de chansons gueulées à tue-tête, de guitares et de banjos en bataille,  de public éméché, de bruits de chaises, de voix et de verres entrechoqués.  Les musiciens se plaignent de ce genre de conditions et l’exploitation qu’en ont faite les patrons de pubs ; ils ont l’impression, comme le dit Ciarán Carson, d’être des singes savants.  De mauvaises sessions, dans de mauvaises conditions, il y en eut beaucoup, avec des musiciens qui venaient casser l’ambiance des autres, avec dix musiciens là où il n’en faudrait que cinq, avec quatre bodhráns pour deux violons, avec des chansons inutiles, avec un public qui croit qu’il faut hurler pour participer …

Pour que l’alchimie se fasse, il faut en arriver au craic (gaélique de crack) : « cette définition indéfinissable de la passion collective de l’Irlande et de sa capacité à prendre du bon temps », dit Colin Irwin.

Le Craic

Alors le craic, c’est quand vous sentez que quelque chose se passe, un climat, une générosité de la musique dans l’air, quelque chose qui vibre, se partage et revient vers les musiciens qui s’en amusent et qui relancent.  C’est bien plus que la musique seule, ce sont des ricochets sur le public et sur le bar.  On ne s’amuse pas vraiment dans un pub où tout le monde écoute trois musiciens dans un silence religieux.  Le craic demande cette dose d’équilibrée d’écoute et de réactions, de participations, voire de bruits, du public.  Comme un concert de Flamenco au milieu d’un public gitan au fond de l’Andalousie, on y sent ce qu’on appelle le duende (le craic andalou peut-être) !  La meilleure manière d’aborder la musique irlandaise et de la sentir, c’est d’assister à une session qui tourne en s’épaississant comme peut le faire une sauce.  Observer les musiciens, c’est alors comprendre la musique.  Comprendre les enchaînements de titres, les relances de titres nouveaux, les gestes ou minuscules traits de langages corporels qui leur servent à poursuivre ensemble dans la même direction.  C’est voir la dextérité avec laquelle chacun est capable d’embarquer dans la proposition de celui qui entame une nouvelle pièce, c’est apprécier leurs écoutes respectives, leur passion, leur connaissance incroyable d’un vaste répertoire.« 

(La Musique Irlandaise – Pages 422-423)

Le pub de Matt Molly à Westport ©Christine Breuls

Le pub de Matt Molloy à Westport ©Christine Breuls

Humblement, j’avoue que c’est à peu près tout ce qu’on peut faire pour chroniquer un tel ouvrage.  Mais connaissant un peu l’auteur, je me doute qu’il n’a pas écrit ces pages comme un chercheur austère retranché dans sa bibliothèque.  Bien que son ‘bureau’ soit littéralement tapissé de plus de dix mille cd de musiques du monde (j’ai dormi à côté – je vous jure qu’on fait de beaux rêves !!), Etienne Bours est un collecteur infatigable, les antennes toujours branchées, courant à la rencontre de musiciens, aux rendez-vous avec des petits festivals, se lançant dans des voyages au plus profond des territoires où sont nées et vivent toujours les musiques populaires.

Le mieux alors n’est-il pas de lui donner la parole et de le laisser raconter ces Irlandais qui chantent partout ?

Etienne a fourré dans sa poche le papier avec mes quatre questions et il est parti marcher quelques jours le long de la Semois pour ruminer un peu ses réponses.  Il a prévenu : « Laisse-moi un peu de temps, les questions sont vastes et donc les réponses vont suivre plusieurs pistes ».

D’accord, attendons qu’il revienne de ses vadrouilles d’été pour nous conter la suite de cette  belle ballade Irlandaise.

* * *

Au plaisir de votre libraire (il peut aussi commander):
La Musique Irlandaise – Editions Fayard – Les chemins de la musique – 2015 .

Etienne Bours a également publié:
* le Dictionnaire thémlatique des musiques du monde  (Fayard 2002)
* Le sens du son: Musiques traditionnelles et expression populaire (Fayard 2007)
* Pete Seeger: un siècle en chansons (Le Bord de l’Eau – 2010)
* Il a récemment participé au Hors-série: Musique, fête ou festival » (Imagine – juin 2016) – récemment chroniqué dans ce blog.

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