Une émotion aussi forte que le Blues – La Musique Irlandaise, par Etienne Bours (3/5)

L’Histoire de La Musique Irlandaise, ciment d’un peuple et ferment de revitalisation pour les musiques populaires bien au-delà de ses frontières.
Suite de l’interview d’Etienne Bours.

Chieftains & SineadOn est souvent étonné de voir la popularité de la musique irlandaise au-delà de ses communautés.  Sans se limiter à sa contribution aux grands standards pop-rock, comme a pu aussi le faire le Blues, on peut voir l’émotion que réveille un air de fiddle auprès de publics tellement différents.

Dans un passage du livre d’Etienne, il y a cette citation de Chris Welch, critique au Melody Maker, qui écrit en 1975 à propos d’un concert des Chieftains à Montreux: « Ils ont plus d’énergie vraie qu’une douzaine de groupes électriques … j’ai l’impression d’avoir été confronté à une source vitale, comme une pureté qu’on aurait pas laissé dégénérer … »

L’énergie seule explique-t-elle ce phénomène?
Etienne Bours connaît-il le secret de la potion magique?

[Etienne Bours:]

Il y a beaucoup de choses à dire ici parce que cette question en comprend sans doute plusieurs. La référence au blues est loin d’être anodine. Je rappelle encore et toujours ce que disait ce cher Pete Seeger : les deux principales forces de la musique américaine sont l’Irlande et l’Afrique. On a déjà une première explication : l’Irlande est très présente dans l’histoire de la musique américaine (on l’a déjà dit d’ailleurs) et ce avec sa sœur l’Ecosse qui apparaît nettement dans certaines régions d’Amérique du Nord  aussi.

Parmi les premiers enregistrements 78 tours, réalisés et commercialisés aux USA, quelques grands violonistes irlandais (mais aussi des pipers ou flûtistes) ont littéralement cartonné. Non seulement dans la déjà très grande communauté irlandaise des Etats-Unis, mais aussi en Irlande où les disques sont très vite arrivés et ont révolutionné le regard, la perception, des Irlandais eux-mêmes sur leur propre musique. Ainsi donc, cette musique qu’on croyait embourbée dans la tourbe et les brumes de l’ouest de l’île était capable de plaire de l’autre côté de l’océan et de se faire enregistrer au point d’avoir une valeur « commerciale ».  « Notre musique » voyage par le disque, puis par la radio et aussi par le concert là-bas mais aussi, petit à petit « chez nous ».  Voilà donc une musique paysanne, une musique de pauvres, de moins que rien (il suffit de se souvenir de la manière dont les Anglais ont longtemps traité les Irlandais : plus proches des singes ou des sauvages que des êtres humains), une musique ancestrale, dont la valeur est reconnue au même titre que beaucoup d’autres expressions populaires et traditionnelles.

Plus tard, dans les années ’60 puis ’70, c’est d’abord le boom de la ballade puis celui du folk revival. La ballade revient, en quelques ricochets sur l’Atlantique, grâce aux Clancy Brothers et à Tommy Makem, partis là-bas pour tenter une nouvelle vie dans le théâtre et devenus en un rien de temps un groupe qui va cartonner dans les grandes villes du Nord et dans les grandes émissions de TV. Et ce avec des ballades irlandaises qui sont à la fois pur jus et pourtant légèrement boostées par un culot et un talent impensables au pays. Les quatre gaillards osent reprendre « à leur compte », ce qu’on croyait  dépassé sur l’île et qu’on ne faisait par trop sortir des cercles familiaux ou des écoles. « Les vieilles ballades ne sont donc pas ringardes. Elles nous appartiennent à nous tous, Irlandais, c’est notre patrimoine et on est en droit d’en jouer avec respect mais avec liberté ».  Les Clancy et Makem (une des plus belles voix d’Irlande pour moi) sont un maillon indispensable de cette histoire. Je passerai ma vie à les faire réécouter à tous ceux qui trouvent ça dépassé aujourd’hui (l’histoire se mord toujours la queue au nom de je ne sais quelles modes…). C’est dans leur sillage que les groupes et chanteurs de ballades vont se précipiter : les Dubliners, Wolfstones, Dublin City Ramblers et des tonnes de groupes dits de ballades, puis des chanteurs comme Christy Moore qui n’a de cesse de citer Liam Clancy parmi ses influences majeures (il cite aussi Luke Kelly des Dubliners). C’est là-dessus que s’enclenche le mouvement de folk revival qui vient tout droit du Village à New York et des réflexions et autres conseils de Pete Seeger, une fois de plus.

On reprend donc les ballades et on se rend compte qu’elles existent par centaines ou par milliers, que les répertoires urbains (Dublin notamment) et ruraux ne sont pas les mêmes. Que les ballades historiques et les chants républicains sont nombreux et, donc, que l’histoire du pays et la lutte contre les voisins envahissants transpirent littéralement d’une part importante de cette tradition. La matière est énorme et elle est toujours vivante. Beaucoup de chanteurs discrets sont là pour communiquer avec la nouvelle génération qui reçoit aussi, en même temps, d’autres influences : folk américain (Woody Guthrie est souvent cité par Andy Irvine ou Christy Moore), le blues (qui fait partie des coups de cœur de nombreux musiciens et chanteurs de l’île, du plus traditionnel jusqu’à Bob Geldof et Bono).

Les instruments qui arrivent d’ailleurs et qui sont pris en main pour être mis au service de cette nouvelle « musique irlandaise traditionnelle » – je pense au formidable destin du bouzouki en Irlande puis ailleurs grâce à l’Irlande. C’est tellement subit, dense et vivant, que l’Irlande musicale des années ’70 s’ébroue avec  un dynamisme incroyable et s’en va secouer le reste du monde. Partout où l’on essaie de revenir aux musiques traditionnelles, aux instruments, aux manières de faire, on écoute aussi ce que font les pays voisins. Et, parmi eux, l’île verte s’impose en un rien de temps comme l’exemple parfait. On va donc essayer de jouer de la musique irlandaise partout : en Angleterre (eh oui même les Anglais!), en France, Belgique, Allemagne, Autriche, Hongrie, Hollande, Italie, Espagne… Sans compter, évidemment, les pays de la diaspora irlandaise : USA, Australie, Nouvelle-Zélande…
Si cette musique devient si influente c’est sans doute parce que de toutes celles pour lesquelles on a parlé de revival, elle était une des moins « mortes ». On pourrait en dire autant pour d’autres pays, je pense à la Hongrie, mais les conditions politiques et économiques, ajoutées au contexte culturel, n’ont pas permis un développement et une exposition médiatique de même ampleur. La musique irlandaise venait du monde occidental et, qui plus est, d’un des pays les plus pauvres de ce monde mais aussi d’un pays dont l’histoire a la même puissance évocatrice, symbolique, voire romantique et pourtant organique, que la musique.

Fiachra O'Regan au Festival Les Anthinoises

Le cocktail était fabuleux et parmi toutes ces musiques que nous découvrions dans les années ’70, celle de l’Irlande s’imposait (malgré elle, malgré nous) parce qu’on s’est mis à aimer un peuple, un pays, une histoire et une musique en même temps. Il ne faut jamais oublier que la lutte irlandaise s’est réveillée, après des années de quasi silence, fin des années ’60 avec ce qu’on appelle toujours « les troubles ». C’est-à-dire la lutte pour les droits civiques des catholiques du nord qui étaient complètement sous la coupe des protestants et donc de l’Angleterre.
Très inspirés par la lutte pour les mêmes droits de la communauté afro-américaine, les catholiques de Belfast et Derry commencent par des marches et manifestations pacifiques où les chansons tiennent une place importante. La répression violente donnera naissance à une lutte armée dramatique et insoutenable qui durera jusqu’à la fin du siècle. Mais en ce début des années ’70, on entend en même temps les récits de ce conflit et la musique du peuple irlandais (même si la musique entendue vient plus souvent de la République et donc du « sud »). Et soudain, on reçoit des informations sur cette « guerre » injuste, on entend chanter ce peuple, on commence à comprendre qu’il serait logique de faire de cette île une seule et même république… Tout joue en faveur du peuple de l’Irlande et la musique devient un élément extraordinaire de ce pays de plus en plus présent sur la carte du monde.

Les musiciens et chanteurs deviennent alors aussi nombreux que le sont les danses ou les ballades. Ça n’arrête plus et l’on voit de bons groupes tourner à travers nos pays. Leur énergie et la splendide simplicité de leur répertoire et de ce qu’ils en font vont jusqu’à renverser tous les préjugés et toutes les références des plus grands journalistes de musique dite pop. Parce qu’on découvre une manière, une façon, un sens de la musique qu’on ne soupçonnait même pas. Un élan naturel de ces musiciens et chanteurs qui ne font qu’un avec ce répertoire et son histoire. Une claque pour beaucoup d’amateurs de musique. Si on voulait comprendre ce que peut signifier un « lien traditionnel » avec un répertoire ancien, on avait soudain un exemple qui méritait évidemment des analyses mais qui écrasait beaucoup d’autres traditions locales par la masse d’Irlandais capables de jouer et chanter comme ils respirent.

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Alors, il n’existe pas de musique universelle ni de potion magique. Le secret de cette énergie, de cette force, c’est l’histoire. J’ai longuement parlé avec Paddy Moloney, leader incontestable des Chieftains, et j’ai senti une passion incommensurable. Il aime sa musique, leur musique, et il y réfléchit encore avec un incroyable mélange de musicien instinctif, d’historien, de chercheur, de sociologue et d’homme de scène (voire d’amuseur, tant Paddy peut être drôle en concert). Le secret est là. Ils jouent leur musique parce qu’elle leur appartient (they take it for granted), elle est dans leurs tripes. Mais elle est aussi dans leurs jambes, dans leur corps, dans leur tête, et dans leur cerveau. Jouer et chanter bien sûr, mais si vous allez un peu plus loin, vous constaterez qu’ils sont toujours capables d’expliquer ce qu’ils jouent et chantent…

Les Irlandais font partie de ceux qui m’ont fait comprendre qu’au-delà de la sensation, l’idéal est d’avoir aussi accès au sens, alors on entre profondément dans les musiques et le plaisir en est doublé.

* * *

Au plaisir de votre libraire (il peut aussi commander):
La Musique Irlandaise – Editions Fayard – Les chemins de la musique – 2015 .

Etienne Bours a également publié:
* le Dictionnaire thématique des musiques du monde  (Fayard 2002)
* Le sens du son: Musiques traditionnelles et expression populaire (Fayard 2007)
* Pete Seeger: un siècle en chansons (Le Bord de l’Eau – 2010)
* Il a récemment participé au Hors-série: Musique, fête ou festival » (Imagine – juin 2016) – récemment chroniqué dans ce blog.

Publicités
Cet article, publié dans blues, danse, folk, musique, musique des mondes, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s