Une géographie organique – La Musique Irlandaise, par Etienne Bours (5/5)

Musique Irlandaise de toujours …  Et demain?

DM

The Dropkick Murphys

Depuis le début de cette interview – comme il s’attache à l’illustrer tout au long de son livre La Musique Irlandaise, Etienne Bours souligne le qualificatif le plus évident de cette expression: vivante!  Mais la dira-t-on pour autant immortelle?

Que devient – que va devenir la musique Irlandaise?  Par définition, toute musique de tradition est une musique vivante, non-figée.  Le livre semble en effet montrer que des chansons ont continué de chroniquer par exemple la crise économique de 2008, consécutive aux années du « Celtic Tiger » (le boom économique).

Ce tissage des chansons avec  l’Histoire  va-t-il continuer?  Ou bien, du point de vue de la forme et des styles, doit-on craindre une dilution dans le main-stream et par l’uniformisation technologique (instruments), les normes de diffusion, etc..

Il y a un monde entre la musique irlandaise folklorique disponible en compilation et les Dropkick Murphys.  Mais la vraie diversité, c’est autre chose!  Que dit la boule de cristal?

Le groupe Kila et son Folk tribal du 21e siècle

Le groupe Kila et son Folk tribal du 21e siècle

[Etienne Bours:]

Demain est forcément alimenté par tous les siècles précédents et par cette histoire si riche du 20e qui a tout relancé, tout redynamisé, aux quatre coins du monde. Effectivement, rien n’est figé et ça continue à bouger en tous sens, mais aux nombreux carrefours de ces sens multiples, on retrouve toujours la tradition. Comme autant de balises qui rappellent des directions prises et d’autres à prendre pour ceux qui le désirent. On voit  alors, à ces carrefours, de nombreuses possibilités : des autoroutes toutes tracées (on aurait envie de dire : avec péages) qui mènent la grande foule dans une seule et même direction; des routes « nationales » évidemment qui glorifient l’identité irlandaise sur des tracés superbes mais somme toute prévisibles; des petites routes délicieuses et pleines de surprises; des chemins de traverses où tout devient possible; des culs-de-sac aussi, évidemment…

MickHanlyLa musique irlandaise est une géographie des multiples possibilités d’une tradition vivante et organique. On la joue, on la chante, on la danse – dans la rue, dans les pubs, sur les scènes, dans les festivals –  dans le monde entier. On l’analyse, on la réfléchit, on l’étudie, on l’enseigne, on la transmet, on la pratique, on la décortique – dans les écoles, les stages d’été, les rencontres internationales, les concours, les universités… On publie, on édite, on organise, on filme, on communique sur ses aspects historiques, culturels, sociologiques, touristiques, économiques, internationaux… On la discute, on s’oppose, on se bagarre, entre « puristes » et « modernistes », entre « traditionalistes » et « libres penseurs ». Des chapelles ou des écoles se toisent, des musiciens s’injurient, des émissions TV relaient cette dynamique farouchement vivante et incroyablement irlandaise.

Mais c’est tout ce contexte, en ce compris ces oppositions, qui est la preuve absolue que nous sommes face à une musique à la fois très vivante et ancrée dans un long processus de transmission. Si personne ne discutait la pratique, les répertoires, les manières de faire et de laisser faire cette musique, on serait sans doute dans l’exécution à l’identique d’une pratique musicale qui ne serait plus que du folklore. C’est loin d’être le cas en Irlande parce que, à force de brasser cette énorme matière dans tous les sens, tout le monde se forge une idée et une manière de l’aborder qui reste sans cesse susceptible d’évoluer de par la constante remise en question que tout cela génère.

 

Les Irlandais continuent à chanter le pays, l’exil, la vie, la politique, l’économie. Le Celtic Tiger a alimenté plus d’une chanson et les problèmes de l’église en font autant à travers tous les styles. Pop, rock, soul, folk, ballade traditionnelle…. Tout s’additionne, tout continue, rien ne disparaît.

Les derniers disques de Christy Moore et de Mick Hanly (2016) sont édifiants. L’histoire y est présente, l’exil aussi, le tout avec un prolongement sur les combats actuels, depuis l’éducation jusqu’aux problèmes d’environnement. Au même moment sont sortis deux disques de deux autres chanteurs. Cathal O’Neill nous offre une belle collection de ballades anciennes dont la plupart lui ont été transmises par son grand oncle Geordie Hanna (un des chanteurs qui ont fait le lien entre les générations au moment du revival) ou par sa grand mère. Un disque dans la lignée de la tradition. Doimnic Mac Giolla Bhride, quant à lui, offre un disque de chants gaéliques avec des accompagnements très élaborés : une autre facette de la tradition habillée avec beaucoup de maîtrise et d’originalité.

Je ne cite que quatre disques. Mais si je me penche sur le reste, je pourrai établir de longues listes de jeunes musiciens extrêmement talentueux qui perpétuent des répertoires et des instruments qui doivent tout à l’Irlande et à son histoire. J’ajoute que ces jeunes musiciens côtoient deux autres générations qui les ont précédés et qui sont tout aussi talentueuses. Et qui continuent à jouer et à partager.

 

Et ainsi de suite parce que les groupes, plus ou moins rock, plus ou moins punk-folk, n’ont pas posé les armes. Pas plus que les groupes comme les Chieftains qui font découvrir de jeunes talents de la musique et de la danse à leurs spectateurs.

Rien n’est terminé et la boule de cristal rayonne de ce soleil qui éclaire la baie de Galway au petit matin, quand l’Irlande se fait belle et que « le ciel termine sa toilette » comme l’écrivait magnifiquement Nicolas Bouvier à propos des îles Arran.

 

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

Pub The Cobblestone, Dublin ©Christine Breuls

 

N’hésitez pas à faire de La Musique Irlandaise  votre favori de la chambre ou du salon, plus que de la bibliothèque où il ne tiendra pas en place!  Vous pouvez le lire comme un feuilleton ou l’ouvrir (presqu’au hasard) sur une anecdote, un focus historique, ou une référence.  C’est ce qu’on appelle un livre-compagnon.

* * *

Au plaisir de votre libraire (il peut aussi commander):
La Musique Irlandaise – Editions Fayard – Les chemins de la musique – 2015 .

Etienne Bours a également publié:
* le Dictionnaire thématique des musiques du monde  (Fayard 2002)
* Le sens du son: Musiques traditionnelles et expression populaire (Fayard 2007)
* Pete Seeger: un siècle en chansons (Le Bord de l’Eau – 2010)
* Il a récemment participé au Hors-série: Musique, fête ou festival » (Imagine – juin 2016) – récemment chroniqué dans ce blog.

Le site Irlandais pour l’archivage de la musique traditionnelle: une idée de ce qu’on appelle le collectage: The Irish Traditionnal Music Archives (ITMA)
(accès direct sur la page des ressources en ligne)

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