Zsuzsanna, princesse délocalisée à l’enseigne du cœur-à-cœur

Hongroise installée à Paris, artiste hors-catégories dans le music-business,  Zsuzsanna dévoile au fil de quelques concerts et sorties de résidence perlés depuis une bonne année un nouveau répertoire : Simple Prayer, en préfiguration d’un album fraîchement mixé.
Si les tonalités tziganes et yiddish de ses débuts sont toujours dans la palette, les nouvelles chansons, aux textes plus personnels, écrits en anglais, marquent le passage à une écriture de la maturité, qui voit l’artiste maîtriser l’expression de l’intime dans une résonance universelle.  Parce qu’une chanson, c’est vrai, ça peut toucher en plein cœur.
Entourée d’un quintet au mieux de sa forme, elle sera en concert ce vendredi 25 janvier au Forum Léo Ferré à Paris.

©photo Vincent Bourre

Question : Dans les temps chahutés qu’on traverse, aller au concert, disons même : aller à la rencontre des créations artistiques en général peut-il être autre chose qu’un passe-temps ?

Dans un excellent essai sur la croyance (cette certitude sans preuve), le scénariste Jean-Claude Carrière souligne à juste titre que pour combattre les peurs existentielles ou autres qui agitent l’esprit humain, « le savoir n’est qu’une distraction, une consolation passagère. »  Qu’en est-il de l’art, de la culture – ces grands mots? Plongé dans la préoccupation permanente après dix samedis consécutifs de manifestations plus ou moins violentes, accablé par le métro-boulot-dodo sans horizon, ou dévasté par le spectacle du cynisme politique ambiant, se retrouver embarqué par de bons amis pour aller au concert va-t-il juste me changer les idées ?
D’une manière générale, ça fera le job pour la soirée, on est d’accord. Mais après ?  Qu’est-ce qu’il en reste ? Je fais référence aux images d’un public en extase au sortir d’une grand-messe d’Ibrahim Maalouf ou à ceux qui repassent en boucle cette captation live du Mother de Zsuzsanna.
Qu’est-ce qui est à l’œuvre ?

Art as therapy ! assénait en 2014 l’exposition du même nom au Rijksmuseum d’Amsterdam.  Conçue par le philosophe et théoricien de l’art John Armstrong et l’auteur-conférencier Alain De Botton, une sélection de tableaux de maîtres était accompagnée de commentaires sur l’interaction entre ce qui émane de l’œuvre et l’individu regardant, l’art agissant selon ces experts comme un « outil thérapeutique offrant la capacité de devenir une meilleure version de soi-même. » (2) Fichtre… 

Oui mais bon … Quand même, est-ce qu’on n’a pas, chacun dans un coin de sa tête, une chanson, un aria, un prélude, un chorus, un solo, … dont on peut dire : c’est ma chanson, c’est l’histoire de ma vie, … ?  On a sans doute une anecdote, une circonstance à raconter, chacun la sienne c’est entendu, mais derrière, quelque chose a déclenché.

Peut-on simplement convenir que ce quelque chose est aussi contenu dans la chanson, dans le morceau de musique,  et que cette chanson – toute œuvre d’art qui touche – doit posséder une charge minimum pour que cela opère ?  Une charge vibratoire j’entends – pas de panique, on ne verse pas dans l’ésotérisme : les langages non-verbaux touchent quand même nos sens !

Et il ne faut pas être expert ni Alain De Botton pour affirmer le pouvoir de la musique.
Dès son apparition dans le Delta du Mississippi dans les années ’20, on sait – par l’expérience – que le Blues soigne.(3)
Leonard Cohen a longtemps été jugé invendable par les éditeurs de l’industrie musicale et nombreux sont ceux qui, aujourd’hui encore, jugent ses chansons juste lugubres et déprimantes.  Mais ceux qui sont allés au contact : un concert ou le visionnage de ce fabuleux documentaire  Bird on a wire (4) en reviennent touchés, et parfois avec quelques clés.

Voilà ce qu’on peut dire : l’expression la plus intime de l’artiste, dans une œuvre peaufinée pour traduire au plus juste cette impulsion, a toutes les chances de trouver un écho universel, entendez : convaincre un individu qu’il peut lui aussi trouver dans sa propre expression intime des ressorts pour son existence.  (5)

©photo Pierre Dolzani

Ainsi Zsuzsanna, artiste éminemment sensible et sincère.  Chez elle, les chansons affleurent d’abord dans le ressenti autour duquel vont se tisser les mots pour le dire et la composition musicale.  Un travail libre et long, exigeant et têtu, sans quoi le poème, la chanson, ne sonneraient jamais juste.

Artiste rare, il faut faire un pas-de-côté pour dénicher Zsuzsanna dans le flow inaudible de la diffusion musicale.  Dans ces criques abritées, encore hantées par Leonard Cohen ou Lhasa, on trouve aujourd’hui d’autres inclassables, comme la magnifique Lula Pena,  l’organique TUi Mamaki, la perle (trop) cachée Jenny Lysander, ou encore le bouleversant Napolitain Claudio GNUT.

Lula Pena

Encore une fois : tout le monde n’aime pas.  Mais si ça déclenche, c’est magnétique…

Et inspirant.  Voyez cette vidéo Mother de Zsuzsanna.  De l’histoire intime, à n’en pas douter, mais une intensité faite sienne par chacun des musiciens : regardez cette vignette sublime sur le visage du contrebassiste Sébastien Gastine par-dessus l’épaule de Zsuzsanna, dont la voix céleste et  enveloppante nimbe d’un bout à l’autre l’atmosphère de ce live. Rien de superflu : chaque instrument, chaque note est à sa place ; le quintet est à son meilleur niveau.

Chansons émouvantes, consolantes, il en est d’autres dans le set de Zsuzsanna pour mobiliser, engager dans un monde plus fraternel.  Car il ne faut pas se fier à ses airs de princesse : celle-ci est résolument délocalisée au pays des drames personnels et des injustices douloureuses pour y ajouter plus de douceur.

Zsuzsanna: voix, accordéon
Csaba Palotaï: guitares
Frederic Norel: violon
Sébastien Gastine: contrebasse
Steve Argüelles: percussions, batterie
Stan Grimbert: vibraphone

zsuzsanna-varkonyi.com

L’événement Facebook ou le site du Forum Léo Ferré à Paris pour les détails du concert

(1) Jean-Claude Carrière ‘Croyance’ Odile Jacob 2015

(2) Art as therapy A.de Botton/J.Armstrong – Phaidon 2013
This book proposes that art (a category that includes works of design, architecture and craft) is a therapeutic medium that can help, guide, exhort and console its viewers, enabling them to become better versions of themselves.
L’observation n’a rien de révolutionnaire en 2014 et on s’est habitué depuis longtemps aux déclinaisons mercantiles et aventureuses sur le marché du Bien-être avec produits qui dorlotent l’ego.  Oui mais bon (bis) … Si l’incantation « Fréquentez la Beauté ! » retentit à outrance dans les magazines, les pratiques thérapeutiques sont dans le même temps en train de sortir du seul dogme scientiste et l’art-thérapie clinique commence à se mettre en place.

(3) Le Blues offre donc ce paradoxe si simple et qui se confond avec la vie: une succession de souffrances et d’extases. Au cœur des chansons de Blues les plus tristes, les plus tragiques, vous sentez la vie revenir en vous, plus forte que jamais. C’est la force du blues, son miracle (D.Ritz in ‘Le Blues est dans le sang’).

(4) Leonard Cohen: Bird on a Wire (1979) Réal. Tony Palmer (ré-edition 2010)

(5) Ou pas ! J’avais un jour chroniqué une chanson sous cet angle et un lecteur avait commenté :  Tout ça pour une simple chanson ?!   Hahaha. 

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