Parole d’auteur : Etienne Bours raconte Pete Seeger (première partie)

(propos recueillis par Ideïous)

Journaliste, conseiller artistique, auteur, conférencier, producteur, chargé de formations, Etienne BOURS revendique sans doute avant tout l’ardeur du chercheur. Son ‘Dictionnaire thématique des musiques du monde‘ (Fayard 2002), a publié un travail admirable, organisé dans le souci de la pédagogie et de la transmission qui ont été au coeur de sa mission au sein du réseau des médiathèques belges durant des dizaines d’années. Son émission radio hebdomadaire ‘Terre de Sons‘ (Musiq’3 / RTBF)(**)tient du même élan, pour partager avec le plus grand nombre les trésors infinis des expressions musicales identitaires, encore plus riches lorsqu’elles se croisent. Sur un agenda professionnel désormais plus « choisi », Etienne BOURS a rapidement souhaité enrichir l’écoute des musiques du monde en éclairant le contexte dans lequel la musique est produite et entendue: Le sens du son (Fayard 2007).

Avec son dernier opus: Pete Seeger – Un siècle en chansons (Editions LE BORD DE L’EAU, juin 2010)(*), Etienne BOURS révèle sa quête toute personnelle du « sens du son », s’attachant à un artiste emblématique qui lui semble résumer tout ce qu’il cherche – et depuis si longtemps – dans la musique populaire. Un accomplissement.

Je l’ai invité à dévoiler ici la belle histoire de sa route vers Pete Seeger. Il le fait dans un style direct et passionné.

Le titre de votre ouvrage semble annoncer une biographie ou une anthologie de l’oeuvre du grand Pete, mais peut-être est-ce beaucoup plus – ou rien de tout cela ..?!
Vous connaissez Pete Seeger depuis longtemps. Vous l’avez rencontré.
Que cherchez-vous? Qu’avez-vous trouvé?

J’avais été interpellé en lisant la chronique que le magazine français Chorus (consacré à la chanson française – aujourd’hui disparu) avait fait de mon livre Le sens du son (Fayard – 2007). Le journaliste relevait que la personne la plus citée dans ce livre était Pete Seeger (vérification facile à faire via l’index). J’ai envie de dire que ça ne m’étonnait pas mais que ça me frappait quand même. Ca m’a confirmé, curieusement d’ailleurs puisque par les statistiques, que je voulais, que je devais faire quelque chose sur Seeger. Je le porte en moi depuis très longtemps, il fait partie de toute l’histoire de la musique folk et même pop ; mais aussi bien au-delà puisque en une quarantaine d’années j’ai compris qu’il représente parfaitement le pouvoir de la chanson. Il incarne ce qu’on peut faire de mieux et de plus utile avec la chanson populaire. Il n’était pas le seul évidemment mais il était devenu le seul survivant de cette génération très importante : Woody Guthrie, Atahualpa Yupanqui, Mercedes Sosa, Violeta Parra, Mikel Laboa, Ewan MacColl et tant d’autres.

On parle trop peu de Pete Seeger et de son rôle essentiel. Ca faisait un moment que je voulais le faire, que je me disais qu’il finirait par être trop tard. Je me disais que s’il mourait, on verrait toutes sortes de petits articles disant n’importe quoi mais passant à côté de la question. Je pensais à ce journaliste belge, dans Le Soir (quotidien belge francophone), qui – lors de la parution du disque de Bruce Springsteen consacré au répertoire de Seeger – écrivait qu’il s’agissait de chansons à boire ! We shall overcome était donc une chanson à boire. Cet article a été la goutte qui a fait déborder le vase. J’ai donc profité d’un contact avec un éditeur pour me lancer. Le contact n’était pas bon, j’y ai été à la provoc et ce faisant je me suis donné le prétexte qu’il fallait. Je me suis retiré une semaine en Suisse, j’ai marché trois ou quatre heures par jour et, le reste du temps, j’ai lu, écouté, visionné tout ce que je pouvais sur Seeger. A la fin de la semaine, je faisais le plan du livre. De retour chez moi, j’ai commencé à l’écrire. Et je n’ai pas arrêté même quand j’ai compris que l’éditeur me laissait tomber. Je m’en foutais littéralement, j’étais en train de voyager avec ce cher vieux Pete. On s’est parlé pendant des mois, même sans se parler. (Je l’ai quand même interviewé au téléphone et par courrier).

Il est clair que, plus j’avançais, plus je comprenais que j’étais en train d’écrire un livre sur une légende encore vivante mais qui va, j’en suis certain, rester une légende pour des générations. Et il représente tout ce que je cherche à comprendre dans l’histoire des musiques populaires et de ce qu’elles peuvent apporter à une ou plusieurs sociétés.

Je n’ai donc pas écrit une bibliographie (elle existe en anglais uniquement et mérite une traduction – mais c’est tout autre chose). J’ai fait un portrait qui mélange évidemment les éléments biographiques avec l’histoire, l’environnement politique, économique et social. Un siècle en chansons, c’est tout à fait la vie de Seeger: il a traversé l’histoire du monde et celle des petites gens en réagissant par la chanson à tout ce qui le touchait. Je parle donc de lui, du monde dans lequel il chante ; je parle de ses chansons, de sa démarche, de ses prises de décisions, de ses combats, de ses influences.

Et effectivement, c’est un livre sur lui mais c’est aussi un livre sur la chanson. C’est un compagnon parfait, comme une prolongation par l’exemple, du livre précédent : Le sens du son.
Ici, une fois de plus, le son a pris tout son sens dans cette rencontre avec Pete.

 

Lors d’une diffusion de votre émission radio TERRE DE SONS (**) en février 2009, vous rappeliez l’activisme militant de Pete Seeger en évoquant une manifestation au cours de laquelle il distribuait des badges marqués de ces mots: « Il n’y a pas d’espoir, mais c’est peut-être faux ».
Diriez-vous que cette phrase résume l’homme et sa vocation, que là réside son « moteur »?

Je crois que Pete s’est battu toute sa vie dans l’espoir qu’il y ait de l’espoir. Il est plutôt de nature optimiste mais il est parfois tombé dans le découragement, qui lui a d’ailleurs fait écrire de très belles chansons, comme False from true. Mais il se battait en pensant toujours que ça valait la peine. Il disait notamment qu’il vaut mieux se battre et perdre que ne jamais se battre. Donc il devait penser qu’il reste toujours un vague espoir quelque part. En tout cas il combattait aussi contre le pessimisme le plus noir, celui qui mène à tout laisser tomber. Dans le texte qu’il m’a donné comme préface du livre, il dit encore à tous ceux qui voudraient entrer en contact avec lui de se porter bien, de rester engagés, de ne pas laisser tomber. Quand il a écrit la chanson Turn, Turn, Turn, il s’est simplement inspiré du Livre d’Ecclésiastes dont il a repris quelques phrases – mais il a ajouté à la fin qu’il y a un temps pour la paix et il termine en disant: « et je jure qu’il n’est pas trop tard ». Il refuse de laisser tomber les bras, il refuse de poser les armes que sont la chanson, la plume, les interventions, les manifestations, les déclarations et même le fait d’afficher simplement son avis, y compris sur un T-shirt. Quand je suis allé chez lui, il portait un T-shirt rouge sur l’avant duquel il était écrit « Stop torture » et à l’arrière, on pouvait lire « Shut down Guantanamo ». En fait c’est un non-croyant qui a une sacrée foi… dans l’homme malgré le fait que l’homme le décourage souvent. Il dit toujours, encore aujourd’hui, qu’il faut parler avec les autres, surtout avec ceux qui ne sont pas du même avis. Alors il lui restait à utiliser son humour pour inventer ce badge sur l’espoir et le non espoir et faire une sorte de pirouette pour ramener encore à la réflexion, voire à l’action.

 

Tout au long de sa longue carrière, Pete Seeger a été un homme actif, un homme public très sollicité. L’ambition qu’il revendique pour sa musique et ses actions semble être à la hauteur de l’humilité qui le caractérise. Pete Seeger semble littéralement chanter comme il respire.

Il chante comme il respire, certainement. D’ailleurs, dans tous les interviews qu’il donne, il interrompt la parole pour chanter parce que pour lui, à tout moment, il y a une chanson qui illustre mieux que n’importe quel propos ce qu’il veut dire. Il l’a fait avec moi, même au téléphone entre Belgique et USA, même lorsque je l’ai appelé pour qu’il m’explique le chemin alors que j’étais à quelques kilomètres de chez lui. Et quand nous parlions chez lui, il switchait souvent sur une chanson. Je ne l’oublierai jamais me parlant de Woody Guthrie, dehors au soleil, et puis entonnant This land is your land pour rappeler et défendre encore les couplets les plus engagés de Guthrie, ceux-là même que les « gens bien pensant » oublient volontiers ne gardant de la chanson qu’une sorte d’hymne à la beauté du pays. Chanter est naturel chez lui et tout se chante, à n’importe quel moment. Alors, comme je l’ai dit, c’est son arme, son vecteur de communication, c’est son métier, c’est sa façon de se poser en humain, de participer, d’intervenir, de prévenir, d’inciter, de réclamer, de dénoncer, de réconforter, d’apprendre, d’enseigner et que sais-je encore. Donc forcément, en tant qu’homme public très actif, il a été sans cesse sollicité parce qu’il a le chant généreux ; il le partage. Aujourd’hui encore, à 91 ans, il est beaucoup trop sollicité – alors qu’on devrait lui foutre la paix. Et s’il le pouvait, il irait encore sur tous les fronts – comme il l’a fait pour Haïti. Mais il doit ralentir. Sa maison déborde de courriers venant des quatre coins du monde et le téléphone sonne sans cesse. C’est un peu en réponse à cela qu’il a écrit la préface qu’il m’a donnée ; il s’en excuse mais explique qu’il ne peut plus suivre toutes ces demandes.

Son ambition est celle de la musique, de ce qu’il peut faire avec la musique. Ce n’est pas une ambition personnelle basée sur un ego d’artiste mais celle d’un mouvement que la musique populaire peut mener ou contribuer à mener. Lui-même reste humble, il n’aime pas la gloire ni les fleurs et les couronnes. Même s’il a reçu beaucoup de prix en fin de carrière. Mais il n’aime pas ; il crie stop. Et il n’aime pas le terme de carrière non plus !

 

Sur un plan plus strictement musical, Pete a été un infatigable promoteur des traditions populaires d’une Amérique profonde et il a certainement contribué par là à créer l’identité culturelle de cette jeune nation.
Quel a été son rôle dans l’apparition du courant ‘Folk’, dans le revival des années ’60, dans la nouvelle veine folk qui émerge aujourd’hui?

Il est le père du Folk song (en tant que mouvement) et le patriarche de la World music (de l’intérêt pour les musiques du monde). Il a créé le mouvement, avec Woody Guthrie, avec les Almanac Singers et les Weavers. Guthrie fut essentiel, mais il s’en foutait plus, il fonçait à travers tout sans penser, comme Seeger, à apprendre aux autres, à les conscientiser – non pas sur le sujet chanté mais sur la force de la chanson en tant qu’outil social. C’est en étant sur tous les fronts que ces quelques pionniers ont amené la chanson parmi les outils de lutte syndicale, sociale, politique. Mais quand Guthrie est mort, les autres se sont dispersés plus ou moins discrètement ; certains ont fait carrière dans la musique. Tandis que Pete a redoublé dans son action, son activisme. Et ce malgré le boycott politique qui l’a frappé pendant dix-sept ans. Il a chanté d’école en école puisque les concerts publics étaient interdits ou boycottés dans le cadre de la chasse aux Rouges. En travaillant à ce point avec les jeunes, il a réussi à faire d’autant mieux ce que l’Amérique du McCarthysme voulait l’empêcher de faire : disperser cette utilisation de la chanson, ces répertoires, ces idées que tout peut se chanter et qu’on peut se battre avec dignité en chantant face à l’ennemi, quel qu’il soit. Il a posé les bases d’une génération qui se rendait soudainement compte que les répertoires issus des traditions rurales américaines leur appartenaient et qu’ils pouvaient les faire glisser dans une utilisation urbaine si nécessaire. Mais il voulait d’abord leur faire comprendre la beauté et la justesse de ces musiques de l’Amérique profonde. Quand il a eu 40 ans, il avait mine de rien donné à nombre de chanteurs des idées, des pistes, des références précises. D’autant qu’il avait travaillé avec Alan Lomax dans les archives de la Library of Congess et que ce travail (auquel contribua aussi Guthrie) a sorti de l’ombre beaucoup de trésors qui depuis n’ont plus jamais été oubliés. Joan Baez dit qu’ils doivent tous leur carrière à Pete. Dylan, dans un de ces moments rares où il accepte de laisser sortir un compliment, disait que Pete Seeger est un saint. Je suis surpris du nombre de chanteurs qui le citent comme influence ou parce qu’il leur a donné un conseil. Et ce aux USA mais aussi loin de là.

(à suivre)

* http://www.editionsbdl.com/pete-seeger-un-siecle-en-chansons.html

** http://www.musiq3.be/emissions/terredessons/index.htm

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